Lucía Morón : les vertiges du mariage

31 octobre 2023   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Lucía Morón : les vertiges du mariage
© Lucía Morón
© Lucía Morón
© Lucía Morón

Dans I love you. Neither do I., la photographe originaire d’Argentine Lucía Morón illustre sa frustration amoureuse à travers des images d’archives de mariage de sa famille et des autoportraits. Un récit créatif et sarcastique sur l’union sacrée entre deux âmes, pour le meilleur et pour le pire…

« Je promets de te rester fidèle, dans le bonheur et dans les épreuves, dans la santé et dans la maladie, et de t’aimer tous les jours de ma vie ». Si le célèbre serment prononcé par les futur·es époux·ses devant l’autel fait rêver les plus romantiques d’entre nous, il provoque également de grandes sueurs froides chez de nombreuses personnes. Peur de l’engagement, à la quête de l’âme sœur ou encore déception amoureuse, les raisons de cette angoisse du mariage se multiplient au fil des générations. Pour Lucía Morón, tout commence il y a dix années de cela, lorsqu’elle décide de mettre fin à sa relation avec Alejandro, le jour même de la mort de sa grand-mère. Dans un désir de distraction et de rencontrer de nouvelles personnes, l’artiste visuelle, également architecte et professeure, s’inscrit à un cours de photographie et c’est le coup de foudre. « J’ai réalisé qu’il s’agissait plus qu’un passe-temps ou un divertissement. Le médium a changé ma vie à bien des égards. Il m’a donné de nombreuses clés pour surmonter des situations difficiles », déclare la photographe née à Buenos Aires et désormais installée à Barcelone dans le cadre d’une bourse d’études dédiée au 8e art. 

En 2020, l’artiste argentine accompagne sa mère pour vider la maison de sa grand-mère. « J’ai décidé de garder deux choses : une photo d’elle petite fille tenant un fusil, et sa robe de mariée avec laquelle j’étais censée me marier. Je me suis souvenue que depuis son décès et ma rupture avec Alejandro, je n’étais plus jamais tombée amoureuse », se remémore-t-elle. Comme elle le fait habituellement avec toutes ses préoccupations, Lucía Morón décide de créer I love you. Neither do I., (Je t’aime. Moi non plus. en français, ndlr), un projet visuel illustrant sa frustration amoureuse. Images d’archives, collages ou encore autoportraits, la photographe entremêle différentes techniques. « J’ai besoin de jouer, de mélanger, de manipuler les matériaux. Je ne peux pas m’en tenir à une seule discipline, cela me donnerait une sorte de claustrophobie artistique », explique l’artiste pluridisciplinaire.

© Lucía Morón
© Lucía Morón

Combats intérieurs et émotions universelles

Avant de composer I love you. Neither do I., Lucía Morón n’avait jamais travaillé avec des archives. Elle décide de fouiller dans celles de sa famille pour comprendre d’où vient son blocage à propos de l’amour et déniche des scènes qui représentent exactement ce dont elle voulait parler. « Je n’ai pas eu besoin de créer de nouvelles images, car tout était déjà là. Au début, je les ai encadrées mentalement, puis j’ai commencé à le faire manuellement en utilisant la technique du collage », précise-t-elle. Afin de questionner nos relations amoureuses, mais également familiales, l’artiste visuelle marie, à travers ses créations, ses parents à d’autres personnes de son entourage. Elle confie à ce sujet : « J’ai l’impression que nous sommes parfois plus marié·es à notre propre famille ou à celle de notre partenaire qu’à notre petit.e ami.e. » 

Afin d’offrir à son récit un écho universel, la photographe n’hésite pas à se mettre en scène par le prisme d’autoportraits qui l’aident à se connecter à elle-même et à atteindre une certaine paix intérieure. Ce cliché où elle apparait le visage surexposé par la lumière du soleil a notamment une résonance toute particulière pour Lucía Morón. Il a été pris le jour où elle a porté la robe de sa grand-mère pour la première fois, alors qu’elle se trouvait dans une maison abandonnée avec une amie. « Il y avait des morceaux d’un miroir cassé sur le sol et j’en ai pris un pour refléter le soleil sur mon visage. Cette photo résume bien le projet : la robe avec laquelle j’étais censée me marier, un lieu au parfum antique et un miroir qui, au lieu de me refléter, efface mon visage. Comme si je ne pouvais pas me reconnaître », témoigne-t-elle. Bien qu’on puisse penser que l’artiste déteste le mariage, elle tient à notifier qu’elle a « juste besoin de le remettre en question après avoir lu sur son histoire et sa création qui n’a pas grand-chose à voir avec l’amour ». Véritable désir d’union ou terrible héritage qui nous hante ? Rêve ou cauchemar ? La vision de Lucía Morón dresse un portrait à la fois tendre et moqueur de cette célébration qui ne cessera certainement jamais d’unir et de diviser…

© Lucía Morón
© Lucía Morón
© Lucía Morón
© Lucía Morón
© Lucía Morón
© Lucía Morón
© Lucía Morón
© Lucía Morón
© Lucía Morón
© Lucía Morón
À lire aussi
Contenu sensible
Sub : Jean-Christian Bourcart et Momo Okabe au cœur de la nouvelle collection Fisheye !
Ilmatar © Momo Okabe
Sub : Jean-Christian Bourcart et Momo Okabe au cœur de la nouvelle collection Fisheye !
Fisheye Editions lance, cette semaine, une nouvelle collection nommée Sub. Une collection d’ouvrages dédiée à des séries existantes…
03 juillet 2023   •  
Écrit par Lou Tsatsas
« Les loyautés » : les gestes qui construisent une famille
« Les loyautés » : les gestes qui construisent une famille
Dans son nouvel ouvrage Les loyautés, la photographe Lise Dua se plonge dans l’étude des gestes qui perdurent génération après…
11 octobre 2022   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Le récit sensuel d’une rupture et d’une migration
Le récit sensuel d’une rupture et d’une migration
Série métaphorique imaginée au lendemain d’une rupture, Tem Bigato Nessa Goiaba se lit comme une renaissance. Dans les paysages brûlants…
29 juin 2021   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Explorez
Les coups de cœur #493 : Albertine Hadj et Alessandro Truffa
© Albertine Hadj
Les coups de cœur #493 : Albertine Hadj et Alessandro Truffa
Nos coups de cœur de la semaine, Albertine Hadj et Alessandro Truffa, emploient la photographie comme une manière de retranscrire et...
20 mai 2024   •  
Écrit par Milena Ill
Les images de la semaine du 13.05.24 au 19.05.24 : la fragilité de l’existence
© Jana Sojka
Les images de la semaine du 13.05.24 au 19.05.24 : la fragilité de l’existence
C’est l’heure du récap ! Cette semaine, les photographes donnent à voir les déclinaisons de la fragilité de l’existence.
19 mai 2024   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Quand l’étranger devient intime : les dialogues ininterrompus de Jana Sojka
© Jana Sojka
Quand l’étranger devient intime : les dialogues ininterrompus de Jana Sojka
Jana Sojka imagine des diptyques afin de donner cours à un dialogue ininterrompu. Dans un nuancier crépusculaire lui inspirant sérénité...
17 mai 2024   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Charlie Tallott est le lauréat 2024 du prix Photo London x Nikon
© Charlie Tallott
Charlie Tallott est le lauréat 2024 du prix Photo London x Nikon
Le 15 mai 2024, à la Somerset House, le Photo London x Nikon Emerging Photography Award a annoncé son nouveau lauréat : Charlie Tallott....
16 mai 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Histoires de famille : la séance de rattrapage Focus !
© Irina Shkoda
Histoires de famille : la séance de rattrapage Focus !
Retour à ses racines, famille d’adoption, fantômes tenaces ou simples témoignages d’une connexion profonde, les photographes nous...
22 mai 2024   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Behind the Plants : l’usine à cancer des États-Unis
© Wayan Barre
Behind the Plants : l’usine à cancer des États-Unis
La Louisiane, une région occupée par des dizaines d’usines pétrochimiques, possède l’un des taux les plus élevés de cancer et de maladies...
22 mai 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Susanne Wellm et ses tissages photographiques
© Susanne Wellm
Susanne Wellm et ses tissages photographiques
La Galerie XII présente une exposition de l’artiste danoise Susanne Wellm. Par ses images, elle explore les drames de l’Europe...
21 mai 2024   •  
Écrit par Costanza Spina
Warawar Wawa : River Claure recompose Le Petit Prince en Bolivie
© River Claure
Warawar Wawa : River Claure recompose Le Petit Prince en Bolivie
Ne pas sombrer dans les clichés folkloriques d’une Bolivie peuplée de lamas et de cholitas, sans renier ses racines : voilà le leitmotiv...
21 mai 2024   •  
Écrit par Agathe Kalfas