Hommage à Marie-Jo Lafontaine : du noir et blanc à l’éclat du monochrome

12 juin 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Hommage à Marie-Jo Lafontaine : du noir et blanc à l'éclat du monochrome
Marie-Jo Lafontaine © Département du Nord
Vue de l'exposition "Tout ange est terrible" de Marie-Jo Lafontaine
Marie-Jo Lafontaine © Département du Nord

Jusqu’au 27 septembre 2026, le musée de Flandre, à Cassel, consacre la rétrospective Tout ange est terrible à Marie-Jo Lafontaine. Celle-ci prend une autre dimension à la suite de la disparition de la photographe belge, figure emblématique de la scène artistique contemporaine flamande, survenue fin mai. 

Dès les premiers pas dans l’Hôtel de la Noble-Cour, situé à Cassel – au cœur de la Flandre française, à seulement quelques kilomètres de la frontière belge –, le ton de cette grande monographie est donné. Le parcours s’ouvre sur des œuvres d’une dimension saisissante, composées de vastes tirages monumentaux d’une modernité absolue où la photographie côtoie de grands aplats de peinture. Pour Marie-Jo Lafontaine, ces monochromes se justifient par leur rôle d’éléments de contemplation mystérieux : ils invitent le spectateur à s’arrêter pour réfléchir, la peinture intervenant lorsque la matérialité ou l’action du corps deviennent porteuses de sens.

Le visiteur est immédiatement frappé par la puissance de la composition : d’intenses visages féminins en noir et blanc s’opposent à des compositions florales saturées, le tout encadré par ces monochromes éclatants. Loin d’être un simple décor, cette couleur vive qui entoure l’image agit comme un aimant : elle capte et concentre le regard sur l’intensité de ces portraits photographiques qui nous dominent. L’expérience est profondément contemplative et très contemporaine. On y déambule, totalement happé par la force de ces regards qui nous transpercent et par l’attention saisissante que Marie-Jo Lafontaine porte aux visages. Pourtant, c’est en poursuivant la visite que l’exposition opère sa véritable bascule.

De salle en salle : la transition vers le mouvement

En progressant dans le musée, le parcours de l’exposition s’articule de salon en salon autour de la question de l’identité. On y croise de grands portraits en couleur et en noir et blanc, toujours dans des formats monumentaux. Ces choix font sens, notamment à une époque où notre rapport au corps et à la nudité pose question : comment montrer sans choquer ? Les cartels de l’exposition permettent ici de mieux anticiper et accompagner ces interrogations qui taraudent notre époque.

Chaque espace possède sa propre histoire et la scénographie – orchestrée par le commissariat conjoint de Marie-Jo Lafontaine et de Cécile Laffon, directrice du musée – ne laisse rien au hasard. La série en couleur consacrée à l’univers du spectacle, Join the Circus, s’installe ainsi très naturellement dans la salle dédiée au Carnaval de Cassel. Ce carnaval est une fête traditionnelle locale où les valeurs morales sont inversées : on y endosse un costume et on y joue un rôle de composition où tout devient illusion. Les photographies de clowns, de montreurs de serpents et de rhinocéros y dialoguent directement avec de grands monochromes, mais aussi avec les collections permanentes du lieu, notamment les célèbres géants Reuze Papa et Reuze Maman ainsi que les objets historiques en vitrine.

Pour guider au mieux le public dans cette traversée, des outils de médiation adaptés ont été spécifiquement conçus sous la direction de Claire Hammoum (école LIDD Design) et de la designer Émilie Lebrun. Cette déambulation rythmée prépare idéalement le regard à une rupture radicale : la découverte des films.

Vue de l'exposition "Tout ange est terrible" de Marie-Jo Lafontaine
Marie-Jo Lafontaine © Département du Nord
Vue de l'exposition "Tout ange est terrible" de Marie-Jo Lafontaine
Marie-Jo Lafontaine © Département du Nord

Le choc visuel des installations vidéo

C’est avec la découverte des installations vidéo – le parcours présentant notamment les films Dark Pool et Dance the world – que l’exposition bascule dans une autre dimension. Elle marque un véritable éclat pour quiconque ne connaît pas encore le travail vidéographique de Marie-Jo Lafontaine. Le dispositif dans l’espace est saisissant : trois écrans se font face et se synchronisent. Les images se répondent d’un panneau à l’autre ; le mouvement et le format attirent et hypnotisent le regard. Les corps entrent et sortent du cadre, créant une véritable danse visuelle qui brise toute sensation de fixité, comme si notre vision réapprenait à regarder le vivant.

Cette synchronisation millimétrée exerce un pouvoir magnétique. Le spectateur est littéralement suspendu, figé sur place. Ces séquences captivent totalement le regard et vous invitent à naviguer sans cesse d’un écran à l’autre. Étonnamment, ce rapport étroit entre les images donne l’impression de vivre l’action au moment même où l’on regarde les écrans, et non d’assister à un montage construit. Même si certains moments et mouvements se répètent de manière cyclique, les écrans restent si intimement liés qu’ils guident l’œil de façon tout à fait naturelle.

C’est ici qu’intervient la musique originale signée Michael Fahres. Sa composition sonore crée une alliance d’une grande beauté avec le défilement des images, renforçant l’impact sensoriel et émotionnel des œuvres tout en faisant oublier la complexité technique dissimulée derrière les écrans.

Vue de l'exposition "Tout ange est terrible" de Marie-Jo Lafontaine
Marie-Jo Lafontaine © Département du Nord
Vue de l'exposition "Tout ange est terrible" de Marie-Jo Lafontaine
Marie-Jo Lafontaine © Département du Nord

Un final suspendu dans la petite salle

Le parcours s’achève à l’écart, dans une petite salle intime qui accueille la série Le Jardin d’Enfants. Après l’intensité et le mouvement perpétuel des vidéos, l’atmosphère change du tout au tout : ici, tout s’apaise. Face à ces portraits spontanés d’enfants saisis en noir et blanc, dénués de tout artifice, de tout décor ou de repère temporel, le silence s’installe. L’immersion se prolonge subtilement par les sens grâce à une médiation olfactive sur mesure confiée à Carole Calvez (Iris & Morphée), qui a imaginé des senteurs spécifiques directement en lien avec cette série.

Ce retour à la source, marqué par une grande douceur, offre un contraste bienfaisant. Le choix exclusif du noir et blanc et la candeur des visages nous ramènent à l’essentiel et à notre propre mémoire, comme s’il fallait impérativement remettre les pieds sur terre après le vertige des écrans synchronisés. C’est un épilogue suspendu, profondément touchant, qui referme l’exposition sur un rapport intime et direct au temps.

C’est une exposition à voir absolument. Ce parcours au cœur de l’Hôtel de la Noble-Cour constitue un très joli voyage à faire cet été à Cassel, une étape culturelle forte qui annonce parfaitement la célébration du bicentenaire arrivant en septembre.

Vue de l'exposition "Tout ange est terrible" de Marie-Jo Lafontaine
Marie-Jo Lafontaine © Département du Nord
À lire aussi
4 événements photographiques à découvrir en octobre 2026
© Cristóbal Ascencio
4 événements photographiques à découvrir en octobre 2026
La rédaction de Fisheye a relevé une série d’événements photographiques à découvrir à Paris et dans le reste de la France en octobre…
02 octobre 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
À la MEP, Tyler Mitchell joue avec les codes du portrait formel
The root of all that lives, 2020 © Tyler Mitchell. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Gagosian
À la MEP, Tyler Mitchell joue avec les codes du portrait formel
Jusqu’au 25 janvier 2026, la Maison européenne de la photographie présente la première exposition personnelle de Tyler Mitchell en…
19 novembre 2025   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Explorez
Blinded by your Grace : les tempêtes chassées
© Sarah Chaplin Espenon, 2026, courtesy Loose Joints
Blinded by your Grace : les tempêtes chassées
Dans son ouvrage Blinded by the Grace, publié chez Loose Joints, Sarah Chaplin Espenon s’intéresse aux femmes chasseuses de tornades. Une...
07 octobre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Découvrez la lauréate et les finalistes du prix de Photographie Marc Ladreit de Lacharrière 2026 !
© Sophie Zénon
Découvrez la lauréate et les finalistes du prix de Photographie Marc Ladreit de Lacharrière 2026 !
La lauréate et les finalistes du prix de Photographie Marc Ladreit de Lacharrière ont été dévoilés. Voici le palmarès de cette édition...
05 octobre 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
Fisheye vous invite au Salon Photo & Vidéo 2026 !
Le Parc aux Cerfs © Gerald Petit. Collection musée Nicéphore Niépce, Chalon-sur-Saône
Fisheye vous invite au Salon Photo & Vidéo 2026 !
Cette année, le Salon Photo & Vidéo se tiendra du 8 au 11 octobre à la grande halle de La Villette. Il s’intéressera autant à l’image...
03 octobre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Lors du Salon Photo & Vidéo, participez aux balades visuelles Sandisk™ x Fisheye !
© Diane Moyssan
Lors du Salon Photo & Vidéo, participez aux balades visuelles Sandisk™ x Fisheye !
Après les Conversations photographiques lancées à Arles l’été passé, Sandisk™ et Fisheye s’associent de nouveau et proposent des balades...
02 octobre 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Concours Fisheye x Arc'teryx : découvrez le nom des lauréats !
© Amandine Joset
Concours Fisheye x Arc’teryx : découvrez le nom des lauréats !
En ce début septembre, les membres du jury du concours Fisheye x Arc’teryx se sont réunis afin de désigner leurs trois lauréats. Les...
13 octobre 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
InCadaqués Festival : Julie Peiffer remporte le Premi Fotografia Femenina 2026
© Julie Peiffer
InCadaqués Festival : Julie Peiffer remporte le Premi Fotografia Femenina 2026
Le Premi Fotografia Femenina Fisheye x InCadaqués 2026 a récompensé Julie Peiffer pour Renversement, une série où la nature fragile...
10 octobre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Le Chant des villes : un urbain intime chez agnès b. 
© Alexandre Dupeyron
Le Chant des villes : un urbain intime chez agnès b. 
Jusqu’au 25 octobre 2026, la Galerie du Jour agnès b. présente Le Chant des villes, une exposition collective aux écritures contrastées...
09 octobre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Blindfolded : Antoine De Winter dialogue avec les glaciers
© Antoine De Winter
Blindfolded : Antoine De Winter dialogue avec les glaciers
Dans Blindfolded, Antoine De Winter s'intéresse à la disparition des glaciers des Alpes suisses en mêlant abstractions colorées et images...
08 octobre 2026   •  
Écrit par Marie Baranger