La Russie dans l’œil des femmes

06 juin 2019   •  
Écrit par Fisheye Magazine
La Russie dans l’œil des femmes

Née avec l’effondrement de l’Union soviétique, une nouvelle génération de photographes n’en finit pas d’ausculter son environnement. Quatre jeunes auteures d’une école de photographie de Saint-Pétersbourg nous livrent leur regard de femme sur la société russe. Cet article, rédigé par Carole Coen, est à retrouver dans notre dernier numéro.

Pression des réseaux sociaux, diktats de l’apparence, obligation de réussite professionnelle, mais aussi retour aux valeurs traditionnelles. Dans un pays où elles n’ont pas eu à conquérir leur émancipation – « acquise » sous le régime soviétique, dont le droit de vote en 1917, et le droit à l’avortement en 1920 –, les femmes peinent pourtant à faire entendre leur voix, dans la sphère privée comme dans la vie publique. Quatre jeunes photographes issues de DocDocDoc, une école de photographie de Saint-Pétersbourg, nous livrent leur lecture singulière de la société. Des problématiques liées au monde actuel, mais qui relèvent aussi de leur propre réalité et de la situation complexe où elles se trouvent en tant que femmes dans la société russe. Car si la moyenne d’âge des étudiants est de 32 ans, trois sur quatre sont des étudiantes. « Je n’ai pas vraiment d’explication sur ce chiffre, reconnaît Feodora Kaplan, cofondatrice de DocDocDoc. Ce qui est sûr, c’est que ces femmes explorent souvent les problématiques qui leur sont propres. »

Réaction de défense

Aujourd’hui, en Russie, les femmes sont toujours enfermées dans leur rôle de pilier de la famille. En janvier 2017, un projet de loi dépénalisant les violences domestiques a été voté par la Douma, dans le but de « préserver les valeurs traditionnelles familiales ». Sauf en cas d’hospitalisation, une femme ne peut pas porter plainte ou demander protection contre un conjoint violent : ce n’est plus qu’un délit administratif. « En plus de ce vide législatif, il y a un vrai déni au sein de la société elle-même », souligne la photographe Tata Gorian, née en 1984. « Des phrases comme “ça doit rester dans la famille” ou “s’il t’a battue, c’est que tu l’as provoqué” sont courantes. Ma série Gaping [“Béant” en français, ndlr] est née d’une réaction de défense àcette violence-là. »

© Alisa Ganzharova

© Alisa Ganzharova

Réalisée en 2018, cette série montre des objets, des fleurs et des fruits délicatement suturés, photographiés sur fond noir. Incrustées dans la matière – d’un gant en dentelle, d’une pelure de mandarine, d’une coquille d’œuf –, les coutures ressortent à peine. « Plutôt que de représenter les victimes, j’ai choisi la réparation, la guérison. J’ai acheté des aiguilles et du fil chirurgicaux, et j’ai regardé des tutos sur Internet. Il était important pour moi de reproduire les gestes précis », explique Tata Gorian. « Ce travail est celui d’un témoin impuissant d’une réalité qu’il est impossible d’ignorer », peut-on lire dans son texte de présentation. Un travail qui, à ce jour, n’a pas trouvé d’écho – sous forme d’exposition ou de publication – en Russie. Pour Anya Miroshnichenko, c’est dans le cercle familial et amical que sa série Femininity Vulgaris – sur l’aliénation par les diktats de la beauté – a provoqué des remous. « Alors qu’elle m’a toujours soutenue, ma mère a elle-même reconnu qu’elle ne la comprenait pas, qu’elle ne l’acceptait pas. Et nombre de mes amis m’ont accusée de haïr ma mère. Ce n’est pas vrai. Ce sont les stéréotypes que je hais. »

Née en 1982, la photographe poursuit aujourd’hui sa troisième année d’études à DocDocDoc. En s’intéressant à la féminité, Anya Miroshnichenko a soudain pris conscience de ce qui remplissait les placards de sa mère : lingerie, cosmétiques antirides, produits amincissants… « J’ai été élevée dans cet environnement sans l’avoir jamais remis en question. Mon idée de la femme venait directement de là : paraître toujours plus mince, plus jeune, plus belle, jusqu’à recourir à la chirurgie esthétique. » Dans sa série aux tonalités sourdes et aux accents de peinture flamande, Anya Miroshnichenko met en scène son corps et celui de sa sœur, exposés et dissimulés sous les accessoires et les vêtements de leur mère. Sur elles, ce qui est censé sublimer mord la chair, ligote les membres, emprisonne, aveugle, paralyse. « J’ai simplement incarné les images qui me reliaient à ma mère : la transformation de son visage, le travestissement de son corps, et cette course sans fin vers une beauté fantasmée et standardisée », résume la jeune femme.

Cet article est à retrouver dans son intégralité dans Fisheye #36, en kiosque et disponible ici.

© Sidorova Ksenia

© Sidorova Ksenia

© Anya Miroshnichenko

© Tata Gorian© Tata Gorian

© Tata Gorian

© Sidorova Ksenia

© Sidorova Ksenia

Image d’ouverture © Anya Miroshnichenko

Explorez
MANN de Robbie Lawrence
© Robbie Lawrence
MANN de Robbie Lawrence
Dans les images de Robbie Lawrence, les motos filent à une allure hors du commun, parfois fatale. Et c'est justement ce lien étrange avec...
19 mai 2026   •  
Écrit par Thomas Andrei
15 expositions photographiques à découvrir en mai 2026
Oedipus, 2021 © Linder Sterling, courtesy of the artist and Modern Art
15 expositions photographiques à découvrir en mai 2026
La rédaction de Fisheye a relevé une série d'événements photographiques à découvrir à Paris et dans le reste de la France en mai 2026....
30 avril 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Yasmina Benabderrahmane : Impossible Landscape
Rokh © Yasmina Benabderrahmane
Yasmina Benabderrahmane : Impossible Landscape
Dans Impossible Landscape, Yasmina Benabderrahmane fait du médium photographique un outil pluriel de documentation du vivant. À...
30 avril 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
La sélection Instagram #553 : la ville et ses détails
© austinprendergast / Instagram
La sélection Instagram #553 : la ville et ses détails
Le retour des beaux jours voit les rues de Paris s’animer à nouveau. D’une terrasse à l’autre, éclats de rire et cris de joie se font...
21 avril 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Le 7 à 9 de Chanel : Rodrigo Chapa, des constructions et des corps
© Rodrigo Chapa
Le 7 à 9 de Chanel : Rodrigo Chapa, des constructions et des corps
À l’occasion du 8e épisode du 7 à 9 de Chanel, qui s’est tenu le 18 mai dernier, organisé en collaboration avec le Jeu de Paume et...
22 mai 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Thana Faroq cartographie l'altération de la mémoire
Still image from Imagine Me Like a Country of Love © Thana Faroq
Thana Faroq cartographie l’altération de la mémoire
Thana Faroq, artiste pluridisciplinaire yéménite installée aux Pays-Bas, revisite ses souvenirs ainsi que les questions de migration...
22 mai 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Lise Sarfati, la matière à l’épreuve du temps
She © Lise Sarfati
Lise Sarfati, la matière à l’épreuve du temps
Il y a des rencontres qui ne s’effacent pas. Il y a quelques années, Lise Sarfati franchissait la porte de mon atelier. Elle n’était pas...
21 mai 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Reliées : la Gen Z sous les projecteurs de Marine Billet
© Marine Billet
Reliées : la Gen Z sous les projecteurs de Marine Billet
Entre tableaux vivants et bribes documentaires, la photographe française Marine Billet compose avec Reliées une traversée sensible de la...
21 mai 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas