Necromancer : Inuuteq Storch, mage noir au service des mythes groenlandais

23 avril 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Necromancer : Inuuteq Storch, mage noir au service des mythes groenlandais
© Inuuteq Storch
© Inuuteq Storch

Dans Necromancer, un récit monochrome aux frontières du monde spirituel, Inuuteq Storch illustre les coutumes de ses ancêtres, tout en soulignant l’oppression de l’isolement au Groenland, en pleine pandémie.

Une maison faite de bois, des balançoires abandonnées ployant sous la bourrasque, des flocons décomposés imprimant sur le sol un épais tapis blanc, des troncs d’arbres devenus éclairs, leur écorce blanche contrastant avec le noir de la nuit… Dans la noirceur de Necromancer – l’obscurité revenant, comme une ponctuation, sur chaque page gauche de l’ouvrage – les détails tranchent, blêmes et fantomatiques. Ils déchirent l’enveloppe sombre du froid comme de l’enfermement, ils s’émancipent du réel. Çà et là, quelques visages apparaissent, pour tenter de définir l’espace, mais la plupart des silhouettes restent anonymes. Cachées par d’épais manteaux, des capuches de fourrure protectrices, elles déambulent, se perdent, survivent dans un environnement hostile. Partout, la neige, la glace, la tempête. Un monde qui fige, qui enlise les corps et fait crier les muscles lorsqu’ils se gainent pour fuir au plus vite.

Originaire de Sisimiut, au Groenland, Inuuteq Storch s’est formé au Centre of Photography et New York et à l’école Fatamorgana de Copenhague avant de retourner s’installer dans sa ville de naissance. Là-bas, il construit des ensembles d’images inspirés par le territoire et son héritage. En couleur comme en noir et blanc, il s’attache à montrer l’indicible, à révéler les nuances muettes qui composent un lieu, les histoires qui les traversent. Imaginée durant la propagation du Covid, Necromancer ne déroge pas à cette règle. « Cette série s’est nourrie de deux émotions : une sensation de nostalgie liée aux royaumes que mes ancêtres arpentaient et l’impression d’impuissance ressenti durant le confinement. Toutes deux étaient interconnectées et ont créé cette esthétique particulière », explique l’auteur.

© Inuuteq Storch
Marrow Press
224 pages
350 DKK

© Inuuteq Storch

Nous permettre de rester en vie

Un noir et blanc intense aux contrastes tranchés, un grain omniprésent, gommant les détails, convoquant l’abstraction. L’ouvrage d’Inuuteq Storch, édité par Marrow Press, est une ode aux croyances mystiques, aux récits chamaniques inhérents à la culture groenlandaise. Une richesse que les populations contemporaines perdent peu à peu, à mesure que le monde évolue. « Nous avons toujours cette connexion, mais on ne s’en sert plus comme avant », déplore-t-il. Alors, comme pour convoquer les spectres du passé, l’artiste efface toute temporalité de ses images, plonge dans les fragments d’une mémoire chorale d’où émanent des chants occultes, des mystères inassouvis. Transcendés par une écriture marquée, les clichés d’Inuuteq Storch se veulent violents, poignants. La pâleur des peaux se mêle à celle de la nature enneigée, toute notion de textures oubliée, pour offrir aux regardeur·ses des fragments opalins dans une nuit propice aux rêves tourmentés.

Une atmosphère inspirée par les coutumes des anciennes tribus du Groenland. « Elles avaient notamment pour habitude de terrifier les chiots en utilisant un son spécifique, afin qu’ils prennent l’habitude, à l’écoute de ce son, de courir en direction de leur maison pour survivre. Il ne fallait y avoir recours qu’en cas d’extrême urgence, pour échapper par exemple à une couche de glace qui se fissure. Car si les chiens restaient immobiles, eux comme leurs maîtres·ses étaient condamné·es à mourir de froid dans l’océan… Il faut comprendre que ces méthodes, bien que crues et dures, nous ont permis de rester en vie », explique le photographe. Évoquant presque un roman graphique fait d’émotions viscérales, et de dialogues invisibles, Necromancer s’impose comme un objet lévitant entre les espaces et les époques. Au cœur des pages, la rudesse des conditions météorologiques, l’isolement dû à l’épidémie, les intérieurs rassurants et les extérieurs dangereux, le réel le plus trivial, les errances et envolées spirituelles. Autant de pistes qu’il nous faut explorer, abrité·es de la morsure du froid, pour imaginer le sentir mordre nos joues, crisper nos épaules et faire vibrer notre imaginaire.

© Inuuteq Storch
© Inuuteq Storch

À lire aussi
« Keepers of the ocean » : flash d’intimité au cœur du Groenland
« Keepers of the ocean » : flash d’intimité au cœur du Groenland
Récit intime ancré dans les paysages froids de Sisimiut au Groenland, Keepers of the Ocean, livre d’Inuuteq Storch publié aux Éditions…
09 août 2022   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Monty Kaplan à la lisière de la démence
© Monty Kaplan
Monty Kaplan à la lisière de la démence
Avec The Measure – qui prend pour point de départ un poème de Robert Creeley – , le photographe argentin Monty Kaplan propose un voyage…
02 avril 2024   •  
Écrit par Milena III
Explorez
Les coups de cœur #575 : Marie Levi et Fiona Tranchart
© Fiona Tranchart
Les coups de cœur #575 : Marie Levi et Fiona Tranchart
Marie Levi et Fiona Tranchart, nos coups de cœur de la semaine, composent toutes les deux avec les espaces qui les entourent. L’une se...
16 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Empreintes : Farida Hamak et les traces que nous laissons
© Farida Hamak / Regard Sud galerie
Empreintes : Farida Hamak et les traces que nous laissons
Réalisée en Tunisie au gré de résidences artistiques, Empreintes dévoile une déclinaison de fragments aux lignes épurées. À...
13 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
11 expositions photographiques à découvrir en février 2026
© Martin Parr
11 expositions photographiques à découvrir en février 2026
Pour occuper les journées d'hiver, la rédaction de Fisheye a sélectionné une série d'événements photographiques à découvrir à Paris et...
04 février 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Blue Monday : 28 séries de photographies qui remontent le moral 
© Charlotte Robin
Blue Monday : 28 séries de photographies qui remontent le moral 
Depuis 2005, chaque troisième lundi de janvier est connu pour être le Blue Monday. Derrière ce surnom se cache une croyance, née d’une...
19 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Les images de la semaine du 16 février 2026 : de la mémoire réinventée
Image issue du court-métrage Rememory © Maru Kuleshova
Les images de la semaine du 16 février 2026 : de la mémoire réinventée
C’est l’heure du récap' ! Cette semaine, les images nous parlent de l’histoire, du temps qui passe et de ce qu’il dépose sur les esprits...
22 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Le PhotoVogue Festival met les femmes et leur regard à l’honneur de son édition 2026
© Silvana Trevale
Le PhotoVogue Festival met les femmes et leur regard à l’honneur de son édition 2026
Du 1er au 4 mars 2026, PhotoVogue Festival investira la Biblioteca Nazionale Braidense de Milan à l’occasion de sa 10e édition. Portée...
21 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les Corps élastiques : Lucie Pastureau et les expériences qui s’ancrent dans la chair
© Lucie Pastureau
Les Corps élastiques : Lucie Pastureau et les expériences qui s’ancrent dans la chair
L’Institut pour la photographie de Lille poursuit sa collaboration avec le Théâtre du Nord en y dévoilant Les Corps élastiques de Lucie...
20 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
5 questions à Maria Sorbia : une plongée dans le « royaume souterrain »
Blank Verse © Maria Siorba
5 questions à Maria Sorbia : une plongée dans le « royaume souterrain »
L’artiste visuelle Maria Siorba dévoile son premier livre photographique, Blank Verse, publié aux éditions Départ pour l’Image....
20 février 2026   •  
Écrit par Marie Baranger