Portée disparue… une enquête photographique

18 janvier 2018   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Portée disparue… une enquête photographique

Virginie Rebetez, photographe suisse de 38 ans, est fascinée par les disparitions, les absences. Ces thèmes qui lui sont chers – la solitude, la tristesse, le deuil – elle les traite à la manière d’un détective : en menant l’enquête. Sa série Out of the Blue raconte l’histoire de Suzanne Gloria Lyall, une étudiante américaine disparue depuis près de vingt ans.

Fisheye : Qu’est-ce qui te plaît dans la photo ?

Virginie Rebetez : L’idée qu’un photographe soit à la fois à l’extérieur et à l’intérieur de ses clichés, un peu comme un observateur, mais aussi comme un témoin. Il doit être présent et invisible en même temps. Au départ, j’aimais beaucoup la photographie de guerre et le photojournalisme, puis j’ai découvert que je pouvais influencer mes images, et raconter une histoire avec mon propre point de vue.

Quel genre de photos réalises-tu ?

Mon travail peut se définir comme un mélange d’images documentaires et conceptuelles. Je me concentre sur des thèmes comme l’absence, la mort, la mémoire. J’aime transformer « l’espace invisible » généré par l’absence, créer quelque chose de visible, de concret, pour aider les gens à appréhender la perte d’un être cher. De par mon implication dans mes images, qu’elle soit physique ou suggérée par des interventions externes, la photo devient un moyen pour moi de questionner notre relation à la mort.

Qu’est-ce qui t’a poussée à réaliser toute une série sur la disparition ?

J’ai pensé pour la première fois à ce sujet lorsque ma grande-tante, qui était sur le point de mourir, m’a demandé de prendre une dernière photo d’elle. Ce souvenir m’a marquée et a provoqué un déclic, et j’ai commencé à m’intéresser à l’invisible, aux traces qui restent après une mort ou une disparition, aux effets que peut avoir le manque de réponses à toutes les questions qu’on peut se poser. Je suis fascinée par notre besoin de trouver un moyen de tourner la page. Cela fait maintenant plusieurs années que je regarde régulièrement des sites dédiés à la recherche de personnes disparues. J’y lis les descriptions des gens, leurs caractéristiques physiques, et j’observe les images, les portraits-robots réalisés par la police. C’est très touchant.

Comment as-tu retrouvé la famille de Suzanne ?

J’ai commencé à vouloir travailler sur ce sujet en m’installant à New York. J’avais effectué quelques recherches sur Internet sur les affaires de disparition et avais découvert l’histoire de Suzanne Lyall par le biais d’une association créée par ses parents, The Center for Hope (Le Centre de l’espoir), dont le but est d’accompagner les familles ayant perdu un être cher. J’ai rencontré les proches de Suzanne et, durant deux ans, nous avons beaucoup échangé. Ces moments étaient très spéciaux et nous ont permis d’instaurer une confiance et un respect mutuel.

© Virginie Rebetez

Comment la famille a-t-elle reçu ce projet ?

Elle a été très touchée par mon travail. Je les tenais au courant à chacune de mes avancées, sans jamais rien leur cacher. Ils ont apprécié mon honnêteté, et le fait que l’histoire de Suzanne se propage à nouveau, dans le monde de l’art cette fois. À la sortie du livre à New York, nous avons invité la mère de Suzanne. C’était un moment très important pour nous deux.

Est-ce délicat de travailler sur ce genre d’histoire ?

Je parle d’histoires très intimes dans tous mes projets. Il est donc très important pour moi de savoir où se trouve la limite entre le juste et l’inapproprié. Durant le projet, je me suis maintes fois demandé si j’étais assez respectueuse, si j’avais le droit de faire cela. J’ai d’ailleurs choisi de ne pas révéler le visage de Suzanne, après avoir entendu sa mère répéter que la dernière fois qu’elle avait vu sa fille, c’était « un instant figé dans le temps ». Au fil des années, j’ai appris à écouter mon instinct et à trouver le juste milieu.

Pourquoi un livre ?

J’ai toujours su que j’allais faire de cette histoire un livre. À cause de la nature du sujet. Il y avait les enquêtes de la police, des matériaux de plusieurs sources différentes que j’ai pu utiliser. De plus, il était important pour moi que l’histoire de Suzanne voyage à travers le monde, et soit lue par plusieurs personnes. Pour cela, ce livre fut une évidence.

Comment a-t-il été conçu ?

À New York, j’ai rencontré les parents de Suzanne à plusieurs reprises, et j’ai documenté les endroits où Suzanne avait été vue pour la dernière fois. Ensuite, je suis revenue en Suisse et j’ai commencé à arranger ces images pour créer ma propre voix à travers tout cela. Enfin, il y a eu le travail éditorial où la principale difficulté était de trouver la meilleure façon de combiner tous ces documents : les photos de famille, les images de la police, les dix-neuf années de correspondance avec des médiums, et mes propres clichés. Durant deux ans, le mur de mon studio était recouvert de centaines de photos. Une image de mon espace de travail est d’ailleurs présente dans l’ouvrage. Elle donne à voir le rythme des recherches, et représente un mélange de toutes les voix qui ont porté ce projet : la famille de Suzanne, les médiums, la police, et moi-même.

Comment as-tu vécu ce projet ?

En deux ans, j’ai pu nouer une vraie relation avec les parents de Suzanne. J’ai seulement un an de moins que leur fille, cela a certainement facilité nos interactions. Dans mes rêves, je « parlais » avec elle.

© Virginie Rebetez

 

© Virginie Rebetez
© Virginie Rebetez
© Virginie Rebetez
© Virginie Rebetez

© Virginie Rebetez

© Virginie Rebetez

© Virginie Rebetez

© Virginie Rebetez
© Virginie Rebetez
© Virginie Rebetez
© Virginie Rebetez

© Virginie Rebetez© Virginie Rebetez

© Virginie Rebetez

Traduction réalisée à partir du texte de Molly Sisson

Explorez
La Martinique (re)générée de Jordan Beal
© Jordan Beal
La Martinique (re)générée de Jordan Beal
Avec Linéaments, Jordan Beal dévoile une Martinique générée par l'IA. Travaillant à partir d'images existantes, il explore un territoire...
19 juillet 2026   •  
Écrit par Anaïs Viand
La nuit américaine racontée par Laila Hida
Sange Khara, 2025 © Laila Hida
La nuit américaine racontée par Laila Hida
"Comment renouveler les imaginaires stéréotypés par l’art, l’histoire et le cinéma ?" C’est à cette question que Laila Hida tente de...
18 juillet 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Méditerranée. Est-ce là que l’on habitait ? : Anne-Lise Broyer
© Anne-Lise Broyer
Méditerranée. Est-ce là que l’on habitait ? : Anne-Lise Broyer
Sur les traces des déplacements de populations, des fractures et de l'histoire antique, Anne-Lise Broyer dépose son regard. Un travail...
17 juillet 2026   •  
Écrit par Thomas Andrei
Au Palais de la Porte Dorée, l'art dénonce les discriminations
Jane Evelyn Atwood, La boxe féminine, 2000 FNAC 2000-208 Collection du Centre national des arts plastiques © Jane Evelyn Atwood
Au Palais de la Porte Dorée, l’art dénonce les discriminations
Le musée de l’Histoire de l'immigration au Palais de la Porte Dorée présente son exposition jusqu'au 23 août 2026.
16 juillet 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Fragile beauté, une exposition à la sensibilité débordante 
©Ryan-McGinley-Dakota-Hair
Fragile beauté, une exposition à la sensibilité débordante 
Jusqu'au 27 septembre, le Jeu de Paume ouvre ses portes à la collection de Sir Elton John et David Furnish. L'exposition, intitulée...
21 juillet 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
La sélection Instagram #561 : frissons dans tout le corps 
La sélection Instagram #561 : frissons dans tout le corps 
Cette semaine les photographes capturent à travers leur objectif le sport sous toutes ses formes. Les frissons parcourent les corps, une...
21 juillet 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
Hélène David : les voix du vivant
© Hélène David
Hélène David : les voix du vivant
Pendant quatre ans, Hélène David a arpenté le Pays basque à la rencontre de celles et ceux qui l'habitent – humains, animaux, montagnes...
20 juillet 2026   •  
Écrit par Anaïs Viand
La Martinique (re)générée de Jordan Beal
© Jordan Beal
La Martinique (re)générée de Jordan Beal
Avec Linéaments, Jordan Beal dévoile une Martinique générée par l'IA. Travaillant à partir d'images existantes, il explore un territoire...
19 juillet 2026   •  
Écrit par Anaïs Viand