
Entre flous et lumières presque picturales, la photographe et directrice artistique Rafaelle Lorgeril construit un univers d’images brumeuses qui laisse place à la rêverie. Nourrie par la peinture et la littérature, sa pratique explore la mémoire, l’intemporalité et les états émotionnels qui altèrent notre perception du monde.
À travers ses images songeuses, Rafaelle Lorgeril compose un univers où le réel semble toujours légèrement décalé. Les silhouettes apparaissent dans un voile de brume, les paysages semblent traversés par une mémoire invisible, comme si chaque photographie portait en elle un fragment de souvenir. Il y a, dans son travail, quelque chose qui ressemble au moment précis où l’on sort d’un rêve. Cette fraction de seconde où nous nous retrouvons déboussolé·es, où le monde réel n’a pas encore repris véritablement ses droits. « J’ai un univers sensible, silencieux, nappé de flou. Pas seulement comme effet esthétique, mais comme langage du souvenir, du trouble, de la perte, de ce qui se dissout », explique-t-elle. À 28 ans, Rafaelle Lorgeril cultive cet entre-deux avec une précision troublante – une esthétique d’inspiration qui doit autant à Caravage qu’à Hopper, au clair-obscur qu’aux textures des préraphaélites. En regardant le monde à travers ses propres filtres émotionnels, elle permet de rendre visible ce qui échappe à l’œil nu.
Sa passion débute dès le plus jeune âge, dans le jardin familial. « J’ai commencé le médium quand j’avais une dizaine d’années en piquant le petit compact de ma mère pour aller photographier ses fleurs », se souvient l’artiste. Elle construit désormais une pratique à la croisée des disciplines. Si la photographie reste au cœur de son travail, Rafaelle Lorgeril explore également l’image en mouvement. La vidéo ouvre son univers à d’autres formes de narration, souvent liées à l’écriture. « Comme j’aime beaucoup écrire, la vidéo me permet de mettre en avant image en mouvement et texte. » Cette approche se retrouve aussi dans ses collaborations avec la scène musicale, pour lesquelles elle imagine visuels, covers et clips. « Je ne vois pas mon travail tel des pièces détachées, des successions de projets, mais comme quelque chose de global », ajoute-t-elle.



Un langage silencieux
Dans cette approche mystique de l’image, le médium devient un outil de transformation du réel. « La création m’a permis de me plonger dans un monde qui me fait du bien. Transformer le réel en rêve, mettre en image des émotions traversées, des concepts invisibles. Ça m’a soignée », confie Rafaelle Lorgeril, qui a développé des phases de déréalisation à la suite d’un psychotraumatisme complexe. Et bien que le portrait occupe une place centrale dans son travail, c’est par l’autoportrait que l’artiste va trouver un sens cathartique à sa pratique. « Ils m’ont permis d’avoir une lecture plus claire de ce que je pouvais ressentir. Parfois, instinctivement, les images parlent à ma place », précise-t-elle.
Cette dimension introspective traverse notamment sa série Aucun Signal. Pendant plusieurs années, à travers les saisons, Rafaelle Lorgeril se met en scène au pied du même arbre. À la manière de Monet et ses meules de foin, elle cherche ainsi à varier les atmosphères autour d’un sujet et d’un cadre identique. Mais le récit finira par prendre une tournure inattendue : « Un jour, mon arbre a été coupé par un agriculteur. Cela a marqué la fin de la série d’une manière triste, brutale, mais pleine de sens. » Venu interrompre une œuvre pensée dans la durée, cet accident du réel dit peut-être mieux que n’importe quel effet visuel ce qui compose l’univers de l’artiste. Dans cet ensemble d’images aux contours flous, chaque photographie semble appartenir à un paysage intérieur plus vaste. Un territoire où le temps ralentit et où les émotions prennent forme dans la matière même de l’image. Chez Rafaelle Lorgeril, regarder est un acte contemplatif, lent et savoureux. Une manière de laisser apparaître ce qui d’ordinaire reste invisible.





