
Le Domaine national de Chambord nous invite, jusqu’au 21 juin 2026, à une plongée dans l’univers de Robert Charles Mann. SOLARIS est bien plus qu’une exposition photographique : c’est une odyssée visuelle et sonore où l’architecture millénaire rencontre la course des astres, et où le sténopé – cet « appareil photo sans objectif » – se met au service du temps long.
Dès l’entrée du château, l’atmosphère est posée : nous ne sommes pas face à un énième reportage, mais devant le travail d’un photographe qui laisse parler la lumière. Né aux États-Unis en 1960 et installé en France depuis 1989, Robert Charles Mann a d’abord forgé sa renommée dans l’obscurité de la chambre noire. Ce tireur noir et blanc d’exception a été l’œil et la main de légendes de la photographie telles que Helmut Newton, Peter Lindbergh, Herb Ritts et Dennis Hopper. Mais cet artiste aux multiples talents ne se limite pas à la photographie. Également compositeur pour le cinéma, il a notamment signé la bande originale du film The Aerialist et vu sa musique résonner jusqu’à Hollywood en collaborant à la bande-son d’Ad Astra, porté par Brad Pitt.
Le sténopé, l’oiseau et la boîte de whisky
Au cœur du parcours, pour capturer la course du soleil d’un solstice à l’autre – soit six mois d’exposition entre le 21 décembre 2024 et le 21 juin 2025 –, Robert Charles Mann a livré un combat technique à rebours de notre époque. Yannick Mercoyrol, directeur de la programmation culturelle de Chambord, résume cet enjeu dès le début de la visite : « On prend tous énormément d’images tous les jours, que souvent on ne regarde pas. Et là ! Il faut six mois pour faire une seule image en fait. »
Cette prouesse est réalisée sans l’aide du numérique à la prise de vue : l’artiste fabrique lui-même ses appareils. Il confie d’ailleurs avec une humilité amusée : « J’utilise des boîtes de métal… parfois même venant de bouteilles de whisky ou de petit café, de différentes formes. » En glissant le papier photosensible à l’intérieur, il parvient à déjouer les règles de la perspective pour offrir des vues vertigineuses à 360 degrés, remises à plat pour embrasser toute la grandiosité du domaine, comme nous pouvons le découvrir dès la première salle.
Mais dans cette aventure, Robert Charles Mann n’est pas le seul maître à bord. En laissant ses 43 sténopés dehors durant des mois, il accepte que la nature laisse son empreinte : des coulures d’humidité, les caprices du climat ou même l’intervention de la faune locale. Tout en nous déplaçant dans le château, il nous conte la vie de ces images uniques et parfois surprenantes : « Et encore un oiseau qui a dû changer la position de la boîte en se posant dessus… », s’amuse l’artiste devant l’un de ses clichés, avant d’ajouter, philosophe : « Parfois, il y a des dommages comme ça et j’aime beaucoup. »
112 pages
59 €


La chimie et le bal des couleurs
Une fois la boîte décrochée des toits de Chambord et de ses alentours, une véritable course contre la montre s’engage. Le papier photographique continuant de réagir à la lumière, l’artiste explique sans secret son intervention : « Je développe le papier et je numérise tout de suite pour éviter qu’il continue d’évoluer. » Commence alors un minutieux travail chromatique de postproduction, véritable alchimie. « Chaque image demande une à deux semaines de recherche pour décider des couleurs », détaille-t-il. C’est un processus méticuleux où l’imprévu a toute sa place : « Parfois le hasard guide mon choix et je change totalement de couleur. » Cette métamorphose sublime les paysages : le château et ses lanternons sont baignés dans des bleus sacrés ou des lumières féeriques, révélant parfois des silhouettes abstraites qui évoquent de lointains fantômes veillant sur la forêt.
Une musique en mouvement
Au fil de l’exposition, l’oreille est aussi sollicitée que l’œil. Car Robert Charles Mann ne voulait pas seulement d’une contemplation silencieuse ; il voulait de la musicalité. S’appuyant sur son expérience de compositeur, il a conçu un système de synthétiseur modulaire pour accompagner ses images.
Plutôt que d’imposer une bande-son répétitive, l’artiste crée une musique « générative », en perpétuelle évolution, qui fait écho au mouvement infini des astres dont les arcs lumineux traversent ses solarigraphes. « Je donne des règles, je connecte des câbles, beaucoup de câbles tout autour, raconte-t-il. Et je laisse jouer et je ne me répète jamais. »Si Robert Charles Mann est un artisan de la lumière, il est aussi un alchimiste du temps. Ce qu’il nous offre, c’est le pouvoir vertigineux de changer d’échelle. En capturant la trajectoire du soleil sur le monument, il transforme une simple boîte trouée en une œuvre d’art poétique et magistrale. Une exposition indispensable pour comprendre comment un artiste a su donner la parole à l’univers.