Under Your Skin : drag queens démasquées

03 janvier 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Under Your Skin : drag queens démasquées
© Manon Boyer
© Manon Boyer

Dans Under Your Skin, la photographe Manon Boyer capture les corps des drag-queens, figures iconiques associées à la performance comme à un besoin viscéral de libération.

Des faux cils qui ombragent les paupières, un corset qui plisse la peau, quelques faux ongles qui tombent… Sous les paillettes et les lumières néon, face aux flashs des smartphones, dans l’euphorie du spectacle, Manon Boyer capture les drag queens américaines dans toute leur splendeur. Véritables icônes de l’entertainment, elles dansent, chantent, blaguent, paradent pour une foule en délire. Une métamorphose totale ne laissant aucune place au hasard. Sur scène, les taille sont cintrées jusqu’à l’asphyxie, les lèvres sont redessinées dans des mimiques pulpeuses, les poitrines, les fesses sont bombées par des mousses sculptantes… Autant d’accessoires qui assurent l’illusion, qui domptent le corps pour mieux le libérer du carcan du genre.

C’est d’ailleurs cet affranchissement qui fascine la photographe française. Passionnée depuis toujours pas l’envie de « rendre le réel », le 8e art s’impose rapidement comme le médium de prédilection pour le capturer avec fidélité. Diplômée des Beaux-Arts, elle s’installe à Londres, où elle débute Reborn, le premier chapitre d’un projet d’envergure : « documenter les différentes façons de transformer le corps à travers le monde », explique-t-elle. Bodybuilders, Mini-miss, Kabuki (forme de théâtre japonais traditionnel mêlant performance dramatique et danse, ndlr) … À la manière d’une journaliste cherchant à maîtriser son sujet, elle multiplie les recherches, part à la rencontre de différents protagonistes, et compose une mosaïque nuancée de corps transcendés, transformés par l’art, la passion la compétition. « J’ai à cœur de désacraliser les entités du “féminin” et “masculin” en montrant une vraie liberté », affirme-t-elle.

© Manon Boyer
© Manon Boyer
© Manon Boyer

S’immerger dans le milieu

Cette liberté, Manon Boyer l’illustre, dans Under Your Skin par des nuances rouges, qui caressent la peau et lui donnent une douceur veloutée. Elle la convoque à travers les jeux de matière : les franges d’une robe de soirée, la fourrure qui entoure les épaules, la raideur des baleines d’un corset qui laissent leur empreinte. Gros plans, flashs crus, clairs-obscurs… Oscillant entre délicatesse et brutalité, l’artiste passe avec aisance du jour à la nuit, des rôles qui se jouent aux personnes derrière les masques – ceux-là mêmes qu’on laisse imprimés sur une lingette démaquillante pendue à une rampe d’escalier. Au cœur des images de Manon Boyer, les repères s’effacent. Le spectacle se joue aussi dans les coulisses, et la performance se devine dans les fragments d’un show comme dans les regards que l’on vole backstage. Une effervescence à laquelle elle a été rapidement confrontée, en s’immergeant dans le milieu. « Les drag queens sont très ouvertes et constamment à la recherche de représentation. Un boîtier, c’est du pain béni pour elles ! Lorsque je demandais si je pouvais les photographier, elles me répondaient souvent “tu le DOIS ! “. Personne ne s’est jamais détourné de mon objectif, même dans les vestiaires, elles posaient pour moi », se souvient-elle.

Nourrie par cette bienveillance, elle emprunte alors – de manière presque inconsciente – aux codes de la mode pour sublime les matières, les ornements, les silhouettes. Une manière de « porter [s]on message tout en révélant l’engagement des queens dans la mode », précise-t-elle. Un portrait touchant qu’elle poursuit de manière plus intime encore à travers To the bone, un travail pensé en collaboration avec Ana, une queen new-yorkaise. « Avec elle, ça a été différent, on a été proches très rapidement. Elle avait une envie dingue de partager son histoire, et moi, j’étais là pour ça », confie l’autrice. Véritable plongée dans l’identité de sa modèle, la série apporte un point final à ses aventures vécues aux côtés des performeuses. Comme si, en plongeant dans cet échange, elle parvenait à révéler l’humain, à faire l’éloge d’un corps réjouissant, maître de ses exploits et conscient de ses limites, aussi libre dans la douleur que dans l’euphorie.

© Manon Boyer

© Manon Boyer
© Manon Boyer

© Manon Boyer

© Manon Boyer
© Manon Boyer

© Manon Boyer
© Manon Boyer
© Manon Boyer
À lire aussi
Dévoilez-vous, devenez drag queen !
Dévoilez-vous, devenez drag queen !
Avec Identity Theater, l’artiste américain Ransom Ashley présente la dimension performative qui s’opère inéluctablement, mais…
16 juillet 2021   •  
Écrit par Finley Cutts
Portrait sensible d’Alexandre, drag queen
Portrait sensible d’Alexandre, drag queen
Spécialiste du reportage, le photographe français Cebos Nalcakan suit, depuis deux ans, Alexandre, alias Miss Manly B. Une plongée…
21 novembre 2020   •  
Écrit par Lou Tsatsas
La Fondation Manuel Rivera-Ortiz propose un « Dress Code » à respecter
La Fondation Manuel Rivera-Ortiz propose un « Dress Code » à respecter
Jusqu’au 25 septembre, la Fondation Manuel Rivera-Ortiz accueille Dress Code, une exposition collective déclinant les nombreuses…
06 juillet 2022   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Explorez
Les coups de cœur #572 : Odysseas Tsompanoglou et Macy Castañeda-Lee
© Odysseas Tsompanoglou
Les coups de cœur #572 : Odysseas Tsompanoglou et Macy Castañeda-Lee
Odysseas Tsompanoglou et Macy Castañeda-Lee, nos coups de cœur de la semaine, s’intéressent tous deux à des thématiques intimes ayant...
12 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Lucie Bascoul et le parcours de congélation d'ovocytes
© Lucie Bascoul
Lucie Bascoul et le parcours de congélation d’ovocytes
À travers Désirs contrariés, Lucie Bascoul témoigne de son expérience de la congélation d’ovocytes. En croisant portraits de...
10 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
La sélection Instagram #540 : les bonnes résolutions
© Hugh Davison / Instagram
La sélection Instagram #540 : les bonnes résolutions
Les artistes de notre sélection Instagram de la semaine ont décidé de prendre de bonnes résolutions pour l’année 2026. L’acte de...
06 janvier 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Les coups de cœur #571 : Nicolas Gastaud et Sonia Martina
L’île la plus proche du paradis © Nicolas Gastaud
Les coups de cœur #571 : Nicolas Gastaud et Sonia Martina
Nicolas Gastaud et Sonia Martina, nos coups de cœur de la semaine, explorent des récits intimes. Le premier sonde son héritage familial...
05 janvier 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Jo Ratcliffe et Martin Parr : quand paysages et société se reflètent
© Martin Parr
Jo Ratcliffe et Martin Parr : quand paysages et société se reflètent
Au Jeu de Paume, du 30 janvier au 24 mai 2026, deux expositions majeures de photographie interrogent la manière dont l’image rend compte...
Il y a 10 heures   •  
Écrit par Costanza Spina
The Beat Goes On : le Quai de la photo retrace l’histoire du clubbing
© Karel Chladek
The Beat Goes On : le Quai de la photo retrace l’histoire du clubbing
Jusqu’au 24 avril 2026, le Quai de la photo rend hommage au monde de la nuit avec The Beat Goes On. L’exposition rassemble huit...
16 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
La RATP invite la Fondation Cartier à exposer sept artistes de ses collections
© RATP – Stéphane Dussauby
La RATP invite la Fondation Cartier à exposer sept artistes de ses collections
À l’occasion de sa réouverture dans son nouvel espace parisien, la Fondation Cartier pour l’art contemporain s’associe à la RATP...
16 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Dans l’œil d'Antoni Lallican : hommage
1 © Antoni Lallican
Dans l’œil d’Antoni Lallican : hommage
Disparu le 3 octobre dernier, tué par un drone russe dans le Donbass, Antoni Lallican, photoreporter et collaborateur pour la presse...
15 janvier 2026   •  
Écrit par Ana Corderot