« Mido » : portrait sensible d’une existence douloureuse

05 mai 2022   •  
Écrit par Lou Tsatsas
« Mido » : portrait sensible d’une existence douloureuse

Fascinée par Ahmed, un « jeune en difficulté » qu’elle rencontre en 2017, Julie Joubert en fait le protagoniste de son ouvrage, Mido. Un portrait complexe parvenant à raconter, en images, le récit d’une vie touchante.

Ahmed. Mido. Une gueule, un regard de défi. Au cœur du livre de Julie Joubert, son protagoniste se dévoile sans jamais vraiment se révéler. Plonge ses yeux dans les nôtres, et contemple l’objectif avec provocation. Comme une invitation à le suivre, dans un imaginaire plus libre. Là où le corps s’émancipe, où la relation avec l’appareil photo permet de fantasmer sa vie, de se sortir d’un quotidien étouffant. De lui, on sait peu de choses. « Je l’ai rencontré en 2017 dans un centre de réinsertion pour jeunes en difficulté. Via les réseaux sociaux, nous nous sommes retrouvés deux ans plus tard. Il me raconte alors son histoire douloureuse et son rêve de devenir modèle », se souvient l’autrice, installée à Montreuil. Diplômée de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris, celle-ci s’attache, à travers ses différents projets à s’emparer de thématiques sociales en soulignant, toujours, les nuances du réel. « L’aspect documentaire de mon travail écarte toute anecdote pour restituer l’essentiel : la fragilité de la présence humaine », précise-t-elle.

Un rapport à l’autre qui rythme ses rencontres avec Ahmed. Au fil du temps se noue un lien entre la photographe et le photographié. Une connexion forte qui instaure une confiance, une sincérité troublante. En deux ans, Julie Joubert réalise une soixantaine d’images. Autant de capsules qui permettent de figer son modèle, dans toute sa complexité. Une narration poussée, permettant à l’artiste de composer un portrait sensible, loin de la dureté des événements qu’il vit. Car si Ahmed est aujourd’hui incarcéré à la prison de la Santé, l’autrice refuse de laisser son enfermement le définir. « Ces éléments restent anecdotiques, les détailler me semble aller à l’encontre de ma démarche », déclare-t-elle.

© Julie Joubert© Julie Joubert

L’histoire humaine

Numériques, jetables, smartphones, archives, photomatons… Dans Mido, Julie Joubert multiplie les moyens de captations, les formes d’expression. Des tons veloutés de néons lumineux aux clichés pixellisés envoyés par Ahmed depuis sa cellule, des clairs-obscurs picturaux à la brutalité du flash, les multiples visages du protagoniste apparaissent, s’effacent, se répondent au fil des pages. « D’une réalité fantasmée à l’enfermement bien réel, de la fiction à l’abstraction, les différentes qualités d’images accompagnent chacun des aspects de sa vie. Comme un miroir fragmenté, elles dressent le portrait de ce jeune en devenir, qui se cherche encore et toujours dans une société où il peine à trouver sa place », explique la photographe. Une honnêteté déroutante s’échappe des portraits. Sans jamais chercher à briser le contact avec l’autrice, le rapport à l’objectif, Ahmed joue avec sa propre image, s’entraîne à devenir modèle. Un métier qui éveille en lui un désir intense d’évasion – comme une manière de parvenir, enfin, à se hisser hors d’un environnement oppressant. « C’est pour lui une façon de briller, un moyen d’échapper à sa condition », ajoute Julie Joubert.

Et c’est justement cette rage de vivre qui transparaît des photographies de Mido. Jouant avec la netteté, l’âpreté du grain, la dureté du flash, l’artiste laisse apparaître les failles, comme une métaphore de la vulnérabilité de son héros, et de la fragilité de son quotidien. Une réalité poignante, contrastée par la douceur d’étreintes amicales, ou les zooms texturés sur ses vêtements, tandis qu’il s’habille et se dévêt. Il y a quelque chose d’universel dans les doutes et les errances d’Ahmed. Une quête de sens, une envie de réussir qui ne peut que nous parler. En se concentrant sur son protagoniste au parcours sinueux, Julie Joubert parvient en contrepoint à raconter l’histoire d’une communauté, l’histoire humaine.

 

Mido, KAHL Éditions, 45€, 108 p.

© Julie Joubert© Julie Joubert

© Julie Joubert

© Julie Joubert© Julie Joubert
© Julie Joubert© Julie Joubert

© Julie Joubert

© Julie Joubert© Julie Joubert

© Julie Joubert

Explorez
Dans Soleil d’Hiver, Gregory Dargent compose les nuances d’un deuil
© Gregory Dargent
Dans Soleil d’Hiver, Gregory Dargent compose les nuances d’un deuil
Publié aux éditions Le Mulet, Soleil d’Hiver se lit comme un récit intime croisant la perte, l’exil et les liens que l’on noue. Une œuvre...
01 septembre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Lei Davis : transformer les blessures de l'enfance en paysages imaginaires
© Lei Davis
Lei Davis : transformer les blessures de l’enfance en paysages imaginaires
Dans le cadre du Festival OFF Arles 2026, la galerie La Forêt Imaginaire accueille There is no blue without yellow, la nouvelle...
11 août 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Rencontres d'Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
Dana Steichen, M. Steichen est surpris par Mme Steichen en train de croiser un delphinium blanc avec un delphinium violet foncé afin d'augmenter la taille des fleurs de la variété blanche, Umpawaug Farm, Connecticut, États-Unis, 1938 Collection Spuerkeess. © 2026 The Estate of Edward Steichen / Artists Rights Society (ARS), New York.
Rencontres d’Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
La semaine d'ouverture vient de se clôturer, mais le festival, quant à lui, sera bien présent tout l'été, et ce, jusqu'au 4 octobre...
13 juillet 2026   •  
Mallory Lowe Mpoka élue lauréate du prix de la photo Madame Figaro
© Mallory Lowe Mpoka, In the Weft of Memory [Dans la trame de la mémoire] (détail), Musée des Beaux-Arts du Canada, Ottawa, 2025, tissage jacquard et perles de verre Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Mallory Lowe Mpoka élue lauréate du prix de la photo Madame Figaro
Le prix de la photo Madame Figaro, dédié aux femmes photographes émergentes, soutenu par Kering, a récompensé, à l’occasion des...
11 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Bicentenaire : 200 ans de photographie et un hors-série pour s’y promener
Couverture du hors-série 200 ans. Front, 2001, Polaroid 20 × 24 pouces William Wegman, 1943. Artiste et photographe américain. © Courtesy of William Wegman et Galerie GP&N Vallois, Paris
Bicentenaire : 200 ans de photographie et un hors-série pour s’y promener
Deux cents ans d’histoire, treize mois de célébration, 224 pages. Pour fêter le Bicentenaire de la Photographie, Fisheye et le ministère...
02 septembre 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
23 événements photographiques à découvrir en septembre 2026
Dakota Hair © Ryan McGinley
23 événements photographiques à découvrir en septembre 2026
La rédaction de Fisheye a relevé une série d'événements photographiques à découvrir à Paris et dans le reste de la France en septembre...
02 septembre 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Dans Soleil d’Hiver, Gregory Dargent compose les nuances d’un deuil
© Gregory Dargent
Dans Soleil d’Hiver, Gregory Dargent compose les nuances d’un deuil
Publié aux éditions Le Mulet, Soleil d’Hiver se lit comme un récit intime croisant la perte, l’exil et les liens que l’on noue. Une œuvre...
01 septembre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Vincent Gouriou remporte le prix Roger Pic 2026
© Vincent Gouriou
Vincent Gouriou remporte le prix Roger Pic 2026
Les membres du jury de la 34e édition du prix Roger Pic ont récompensé Vincent Gouriou pour Les ombres claires. À travers cette...
28 août 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet