
Secrets et mensonges. Cette exposition au nom énigmatique, présentée au Jeu de Paume de Tours, revient sur les quinze ans de pratique photographique d’Ed Alcock, entre 2009 et 2025. Lauréat du prix Niépce – Gens d’Images 2025, le photographe crée des images à la frontière entre le récit documentaire et le vécu personnel. Dans chaque salle, c’est une anecdote différente qui vient accompagner le propos et ajouter à l’exposition quelque chose de profondément touchant et intime.
L’exposition s’ouvre sur Hobbledehoy, une série de photographies sur la fin de l’enfance. Parsemées d’une lumière orange, ces images d’une grande douceur abordent l’évolution des relations entre une mère et son fils. C’est lors d’un voyage en Grèce en famille que l’artiste a débuté ce projet. En photographiant sa femme et son fils, il montre les mutations de leurs rapports : d’une relation très fusionnelle et tactile lors de la tendre enfance du jeune garçon, à des liens nécessairement plus distants au fur et à mesure qu’il grandit. « Je vais commencer par là, par regarder cette relation mère-fils. Je savais qu’elle avait vocation à évoluer, voire à se défaire, mais j’avais envie de documenter cela. […] C’était aussi un moyen pour me rappeler ces mêmes souvenirs liés au fait de grandir. »
Anecdote assez improbable, la collaboration entre le photographe et l’écrivain Emmanuel Carrère. Ce dernier, après avoir découvert le travail de l’artiste, avait dit vouloir écrire pour lui si un jour il avait pour projet de réaliser un livre. Chose promise, chose due : lorsque Ed Alcock réalisa son livre de photos, les textes furent écrits par Emmanuel Carrère. Une version audio est d’ailleurs à écouter dans l’exposition.


La deuxième salle est consacrée à des portraits de rue, qui en réalité, découlent d’un secret de famille longtemps gardé. Dans Love Lane and The Wait, le photographe témoigne insconsciemment d’un trouble qu’il éprouve face à la recherche d’une personne qu’il ne connaît pas, entre histoires d’adultères et mensonges familiaux. Ed Alcock raconte ce récit avec néanmoins beaucoup d’humour. Il y a quelques années, il reçut un appel de son père, l’informant d’une liaison adultérine qu’il eut avec une autre femme, ainsi que d’un enfant caché. Le photographe, confus, eut pour ordre de ne pas en parler à son grand-père et de garder le secret. Un peu plus tard, son grand-père décéda. À cet instant, le photographe se mit à arrêter des personnes « au hasard » dans la rue pour les photographier. Ce n’est qu’a posteriori, en discutant avec son agence, qu’il se rendit compte rendu compte que les personnes photographiées n’étaient exclusivement que des hommes âgés, ou bien de jeunes adolescents. « C’est comme si j’avais effectué une recherche inconsciente de mon grand-père et de mon demi-frère. Comme si j’avais cherché à ce que les deux se rencontrent finalement. »



Du récit documentaire sur la société britannique à un vécu personnel
Les deux dernières salles de l’exposition sont consacrées à des analyses plus documentaires sur la société britannique. L’artiste aborde néanmoins ces enjeux par le prisme de l’expérience personnelle, conférant à ses photographies une dimension personnelle forte. Home Sweet Home traite du Brexit, du rapport des Britanniques à l’Union européenne et des réflexions de l’artiste sur le repli de l’Angleterre sur elle-même. Des collages accompagnent ces images. Le premier juxtapose un ancien manuel d’anglais à destination des collégiens français en classe de troisième. À ce livre, il appose des photographies d’objets et de symboles qui lui évoquent le Royaume-Uni. L’objectif est de montrer la porosité des frontières entre la France et l’Angleterre, une manière d’illustrer sa proximité avec les deux nations, qui s’est traduite après le référendum du Brexit en 2016 par une demande de nationalité française.



Enfin, dans la dernière salle, c’est une immersion de l’artiste dans le village de Horden, un village minier du nord-est de l’Angleterre, que l’on découvre. Accompagnée d’un film reprenant les recherches de l’artiste, ainsi que de nombreux dessins et croquis, la série de photographies Buried Treasure retrace les recherches d’Ed Alcock sur la disparition de son grand-oncle Kendon. Dans l’histoire familiale, il fut raconté que ce dernier décéda au fond d’une mine à l’âge de 17 ans. Les images du photographe sont froides et parsemées du fog typique anglais. Elles montrent une Angleterre populaire et marginalisée, dans l’une des régions les plus pauvres et les plus sinistrées d’Europe. Grand mystère de ses recherches : au fur et à mesure qu’il enquête, Ed Alcock découvre que les causes du décès de son grand-oncle ne sont pas celles qu’il croyait. Les images ont un aspect mystérieux qui interpelle, et nous évoque cette quête sans fin vers une vérité qui ne cesse de fuir.