
Le musée de la Libération de Paris consacre, jusqu’au 20 décembre 2026, une exposition en hommage à Robert Capa, figure majeure de la photographie de guerre et pionnier du photojournalisme moderne. Un parcours dense qui retrace la fabrication d’une légende et la construction d’un statut.
En entrant dans le musée, l’on découvre les premières années d’Endre Ernō Friedmann, son nom de naissance. Jeune juif hongrois antifasciste, il est exilé à Paris dans les années 1930. Le nom Robert Capa, lui, viendra plus tard. C’est un nom qui sonne américain, désinvolte et séduisant, mais c’est aussi et surtout une invention stratégique du photographe. Un pseudonyme qui lui permet de taire ses origines dans un monde en proie aux extrêmes et de vendre davantage ses images, et d’incarner un personnage racontant beaucoup d’histoires.
Mais si son nom est une construction, son style pris sur le vif, simple et déterminé, se façonne quant à lui dans une réelle proximité aux gens. Un positionnement installant les bases du photojournalisme moderne. Sa maxime, d’ailleurs, pourrait résumer l’ensemble de son œuvre : « Si une photo n’est pas assez bonne, c’est que vous n’êtes pas assez près. » Il s’agit d’être intégré aux évènements, être dedans, physiquement, voire émotionnellement. On le retrouve ainsi à fumer avec les soldats, boire avec eux, partager des douches… L’intimité s’impose comme une méthode.


L’Espagne, matrice du photographe de guerre
En juillet 1936 sonne le coup d’État de Franco. La guerre civile espagnole est déterminante dans ses trajectoires de vie et professionnelle, car c’est précisément à ce moment qu’il se forge en photoreporter. Il photographie les miliciens républicains, les civil·es, Madrid et Bilbao bombardées. Il est clairement du côté des républicains et s’immisce dans le quotidien et dans les cercles de résistant·es. Il fait la rencontre d’Ernest Hemingway, croise Gerda Taro et David Seymour, dit Chim, des futur·es compagnon·es de travail. C’est aussi en Espagne qu’il réalise l’image du milicien frappé en plein instant de mort. Une des photographies les plus controversées de sa carrière. Des polémiques émergent sur une éventuelle mise en scène de cette dernière, mais au-delà de la véracité, l’image devient un symbole : celui d’une République espagnole défaite.

L’exil et la reconnaissance
Sa vie est plus complexe qu’on ne l’imagine, et nous dévoile des parties méconnues de son parcours. Parmi elles, on apprend qu’il peine à obtenir un véritable statut de reporter et qu’entre 1940 et 1943, à New York, il contracte un mariage blanc pour stabiliser sa situation. Déraciné, résident aux États-Unis, il reste profondément attaché à la France, qu’il couvrira jusqu’à la Libération de Paris.
Le 6 juin 1944, il débarque en Normandie avec les troupes américaines. Les images prises ce jour sont floues, à même l’eau, en plein milieu des soldats. Le risque est au centre de tout, et pourtant, des archives filmées le montrent au cœur de l’action, appareil en main, calme. L’air naturel, son corps est désinvolte dans l’espace, il porte un trench-coat et tient une cigarette. On le voit aussi aux côtés de Lee Miller, Henri Cartier-Bresson (HCB), lors de fêtes improvisées à la Libération. Il appartient à ce noyau dur de photographes et artistes engagé·es qui documentent « l’Histoire en train de se faire ».
L’exposition insiste également sur son rapport à la diffusion et aux droits d’auteur en mettant en valeur les publications, les couvertures, les contextes de diffusion. Car ce qui fait qu’une photographie est iconique, ce n’est pas seulement sa prise de vue, mais sa réception, ce qui est montré au public, et comment. Les rédactions de l’époque qui publient les images les recadrent comme elles souhaitent, omettent parfois les signatures. Et donc, dès 1937, au 37, rue Froidevaux à Paris, Robert Capa s’engage à diffuser ses clichés et ceux de ses ami·es. Puis l’idée d’une coopérative de photographes mûrit. En 1947, il cofonde alors Magnum Photos avec HCB, George Rodger et Chim afin de protéger les droits des photographes et contrôler la circulation de leurs images. Après 1945, Robert Capa obtient des contrats pour Magnum et consolide son modèle.


La guerre, toujours
Après la Seconde Guerre mondiale, il tente de se détacher du front et part faire de la photographie de plateau à Hollywood. Mais il s’ennuie, et la mondanité l’exaspère. En 1953, dans une lettre issue de ses archives, il évoque son désir de retrouver la guerre. Il couvre ainsi la création de l’État d’Israël en Palestine entre 1948 et 1950. Puis, en 1954, il part en Indochine. Mais cette fois-ci, il est du côté des forces coloniales, un positionnement plutôt ambigu, loin de l’engagement antifasciste de ses débuts. On quitte alors l’exposition sur une photographie couleur prise en Indochine, quelques jours avant sa mort. Le danger est palpable. Le 25 mai 1954, un pas de côté sur une mine lui coute la vie. C’est la guerre de trop.
L’image fixe une impression trouble dans nos esprits, celle d’un homme qui a toujours voulu être au plus près, quitte à s’y perdre.