Feræ : Aurélie Scouarnec et sa faune sauv(et)age

23 novembre 2023   •  
Écrit par Ana Corderot
Feræ : Aurélie Scouarnec et sa faune sauv(et)age
© Aurélie Scouarnec
© Aurélie Scouarnec
© Aurélie Scouarnec

C’est le glapissement d’un renardeau ou le cri d’une corneille qui a dû alerter les passant·es sur la route, près du bosquet, dans la forêt. C’est par ces mêmes passant·es qu’ils ont été confiés au centre de soins pour animaux sauvages Faune Alfort. Arrivés sur place en souffrance – pelage écorché, ailes brisées, pattes abîmées –, ils y ont trouvé refuge, délaissant leur terrier ou leur ciel infini pour des couvertures, des mains d’hommes et des voilages protecteurs. C’est ici, entre la tendresse du personnel soignant et la détresse de la faune sauvage, qu’Aurélie Scouarnec a posé son regard pour composer Feræ.

Si ce projet photographique a commencé en 2020, quelques mois après la découverte de l’association animant ce centre, la fascination de la photographe pour les animaux est bien antérieure. « Petite, mon père m’emmenait souvent avec lui faire des affûts pour photographier les animaux sauvages. Il fallait faire attention au sens du vent, se camoufler, se poster au bon endroit, puis attendre parfois longtemps, avec le corps qui s’engourdit, pour avoir la chance de voir passer un animal tout près. Il m’a transmis sa fascination et son respect pour la faune sauvage, m’apprenant au passage à en identifier beaucoup – ce que peu de gens savent faire. Cette ignorance les empêche de les voir. Se mêle à cela une conscience aiguë de leur vulnérabilité face à l’emprise humaine ; une chose qui me bouleverse et m’est difficilement supportable. La disparition des espèces est quelque chose dont j’ai pris conscience très tôt », avoue-t-elle. Réalisé en partenariat avec l’École nationale vétérinaire d’Al- fort (Enva), le Centre de soins, d’élevage, de réhabilitation de la faune sauvage (CSERFS) de Mandres-les-Roses et l’association des Rémiges noires à Chennevières-sur-Marne, Feræ (du latin « animal sauvage ») témoigne de l’extinction progressive des espèces et de l’effort pour les sauvegarder.

Se joue alors une valse sourde entre les bras qui dispensent les ablutions et les muscles des bêtes qui se débattent par méfiance envers l’homme. Renards, chouettes, cygnes, buses… Ils sont tous là, abîmés et captifs, passagers d’une maison qui les accueille, impatients de retrouver l’horizon de leur liberté. Cette série poignante est rassemblée en un très bel ouvrage publié aux éditions Rue du Bouquet, où le blanc des plumages et la douceur des pelages contrastent avec l’obscurité d’un profond désarroi. Ce traitement particulier de la lumière révèle en douce la précarité de ces structures. En côtoyant celles et ceux qui s’occupent des animaux, Aurélie Scouarnec a pris conscience de la fragilité des associations, qui manquent de soutien financier et dont le personnel s’épuise devant l’afflux d’animaux blessés.

Parallèlement à ce constat, l’artiste élucide certains mystères du monde animal, découvrant les caractéristiques insoupçonnées de plusieurs espèces. Avec en prime des moments de grâce : « J’aime cette image du “Cygne avant le bain”. Le grand évier vient d’être rempli pour le bain quotidien de ce cygne tuberculé. Sa patte blessée ne lui permet pas de supporter le poids de son corps. L’immobilisation d’un cygne se fait en glissant sa tête sous son aile, le temps de le porter jusqu’à l’eau. La bénévole le soulève, le prend dans ses bras et l’enserre solidement contre son buste. Un corps-à-corps impressionnant dont je parviens à saisir une image, juste une. Une vision que je garderai longtemps en moi », confie-t-elle. L’animal sauvage s’est dérobé derrière le soutien de l’humain qui l’accompagne dans son rétablissement. Demain peut- être, avec un peu de patience, il s’élancera à nouveau, caressant de ses grandes ailes blanches l’eau et le vent, comme le symbole d’une paix retrouvée.

Cet article est à retrouver dans Fisheye #62, disponible ici.

© Aurélie Scouarnec
© Aurélie Scouarnec
© Aurélie Scouarnec
© Aurélie Scouarnec
© Aurélie Scouarnec
© Aurélie Scouarnec
© Aurélie Scouarnec
© Aurélie Scouarnec
À lire aussi
Francesca Todde : « A Sensitive Education »
Francesca Todde : « A Sensitive Education »
Dans A Sensitive Education, la photographe italienne Francesca Todde met en lumière les relations sensibles entre oiseaux et humains, et…
01 octobre 2020   •  
Écrit par Eric Karsenty
Gangs de chats
Gangs de chats
Sujets insolites ou tendances, faites un break avec notre curiosité de la semaine. Nikita Teryoshin a conçu Backyard Diaries, un zine…
18 novembre 2020   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Fisheye #62 : du Songe à la réalité
© Étienne Francey
Fisheye #62 : du Songe à la réalité
Le dernier numéro de Fisheye est disponible dans les kiosques et sur le store ! Entre rêverie et actualité, Fisheye #62 donne à voir des…
03 novembre 2023   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Explorez
Festival Mondes en commun 2026 ou les empreintes en repères
© Yasmina Benabderrahmane
Festival Mondes en commun 2026 ou les empreintes en repères
Pour la 3e édition du festival Mondes en commun du musée départemental Albert-Kahn, ce sont onze photographes qui déploient leurs œuvres...
30 mai 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
BMW ART MAKERS : les vitraux organiques de Lara Tabet et Yasmine Chemali
Les Aygalades (détail), Bactériographie, impression UV sur verre, 2026 © Lara Tabet / BMW ART MAKERS
BMW ART MAKERS : les vitraux organiques de Lara Tabet et Yasmine Chemali
Lauréates du programme de mécénat BMW ART MAKERS 2026, l’artiste Lara Tabet et la commissaire Yasmine Chemali explorent les eaux...
29 mai 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Les Rencontres de Niort 2026 : nos urgences contemporaines
Piton Carré, massif du Vignemale, 2021, série De glace © Grégoire Eloy
Les Rencontres de Niort 2026 : nos urgences contemporaines
Jusqu’au 31 mai 2026, les Rencontres de la jeune photographie internationale de Niort 2026 dévoilent leur nouvelle édition. Cette année...
20 mai 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Les images de la semaine du 4 mai 2026 : en immersion !
Missingu, œuvre évolutive. 50 à 450 tirages 25 × 20 cm sur papier washi kozo 1 g. Structures suspendues, exposition NÉO-ANALOG. © Laurent Lafolie
Les images de la semaine du 4 mai 2026 : en immersion !
C’est l’heure du récap ! Alors que les pellicules de nos smartphones se remplissent chaque jour d’innombrables images, les artistes de la...
13 mai 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Nos derniers articles
Voir tous les articles
13 expositions photographiques à découvrir en juin 2026
© Pierre & Florent
13 expositions photographiques à découvrir en juin 2026
La rédaction de Fisheye a relevé une série d'événements photographiques à découvrir à Paris et dans le reste de la France en juin 2026....
Il y a 10 heures   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Pietro Lazzaris : vies au volant
© Pietro Lazzaris
Pietro Lazzaris : vies au volant
Dans Trucking – Looking at the World From the Cab, le photographe italien Pietro Lazzaris a arpenté les routes des États-Unis dans la...
Il y a 11 heures   •  
Écrit par Ana Corderot
La sélection Instagram #558 : rêver d'été
© lalieblanck / Instagram
La sélection Instagram #558 : rêver d’été
Alors que les températures caniculaires qui ont clôturé ce mois de mai nous ont directement plongé dans nos rêves d’été, les photographes...
02 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Kazuo Kitai, photographe du quotidien japonais
© Kazuo Kitai
Kazuo Kitai, photographe du quotidien japonais
À travers plus de soixante ans de photographie, Kazuo Kitai documente les bouleversements sociaux, urbains et intimes du Japon...
01 juin 2026   •  
Écrit par Costanza Spina