Gabrielle Ravet : de l’autre côté du poster, la ferveur des fans

28 octobre 2025   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Gabrielle Ravet : de l'autre côté du poster, la ferveur des fans
© Gabrielle Ravet
Deux mains tatouées.
© Gabrielle Ravet

Entre New York et les salles de concert, la photographe française Gabrielle Ravet explore les communautés de fans comme on scrute une mythologie moderne. Ses images, traversées de flashs, de sueur et de lumière, donnent chair à une dévotion souvent raillée, mais profondément vivante.

Tout a commencé par un boîtier emprunté à son père. Adolescente à ce moment-là, Gabrielle Ravet prend en photo son quotidien, ses ami·es, ses vacances et des festivals. « J’avais cette envie d’immortaliser l’instant, même les plus anodins, mais aussi de capturer l’énergie des concerts auxquels j’assistais dès mes 13 ans », se souvient l’artiste. Née à Paris en 1997, Gabrielle Ravet vit aujourd’hui à New York, où elle s’est formée au prestigieux International Center of Photography. Avant cela, un détour par Londres et des études théoriques l’ont conduite vers sa principale source d’inspiration. « Je me suis plongée dans des recherches sur les théories sociologiques liées aux fans et aux communautés, ce qui a nourri une passion profonde », explique-t-elle. Ces années de recul ont forgé le regard d’une photographe qui ne se contente pas de documenter seulement des corps ou des concerts, mais des liens puissants au sein de divers cercles de fans.

Son univers tient en quatre mots : « nostalgie, intensité et mémoire collective ». Sa démarche oscille entre la précision d’un cadrage réfléchi et la spontanéité d’un instant volé. Qu’elle travaille en numérique ou en argentique, en couleur ou en noir et blanc, Gabrielle Ravet cherche avant tout à saisir l’énergie qui anime ses sujets. « Je vois la photographie comme un vaisseau pour visualiser mon monde culturel, dans lequel j’ai été immergée dès mon adolescence, mélangeant nostalgie et émotions intenses en immortalisant une communauté à laquelle j’ai un accès très particulier », confie-t-elle. En effet, l’artiste a elle-même grandi dans l’univers de My Chemical Romance, un groupe de rock alternatif américain. « Être fan occupait près de 80 % de mes pensées et de mon quotidien, en ligne comme dans la vie réelle », déclare l’artiste. Les forums de fans, sur Twitter et Skyrock, et les salles de concert où le groupe performe sont rapidement devenus des refuges. Mais, au fil du temps, cette dévotion se détache peu à peu. « C’est pour ça que j’ai voulu documenter cet univers, presque comme un acte de mémoire. Je voulais aussi rendre visible la force de ces communautés, souvent ridiculisées par la culture populaire. »

Détail d'un porte clé sur un sac à main.
© Gabrielle Ravet
Une personne aux cheveux jaunes verts en état de transe à un concert.
© Gabrielle Ravet
Portrait d'une fan faisant un signe de la main. Elle a des cheveux noir et rouge.
© Gabrielle Ravet

La foi des fans

Face à l’objectif de Gabrielle Ravet, les fans affichent leur dévotion sans hésitation, que ce soit dans leur chambre, dans la file d’attente ou dans la fosse du concert de leur groupe préféré. Les bras levés vers la scène, parfois en pleurs, le plus souvent en extase, les visages sont irradiés de lumière et les esprits remplis d’émotion.  Pour la photographe, ces espaces sont des lieux liminaux, suspendus entre réel et transe. Son travail permet également de documenter toute une génération. Celle d’une jeunesse qui se réinvente dans la passion, entre codes esthétiques et revendication d’identité. Maquillage, tatouages, cheveux colorés… Les portraits offrent une voix importante à ces communautés souvent jugées. « J’aime avoir la possibilité de donner du pouvoir à des minorités par l’image », précise-t-elle. Car les groupes de fans sont aussi des espaces d’émancipation : « Il y en a beaucoup qui découvrent leur identité de genre ou sexuelle à travers ces communautés. Ce qui m’a toujours fascinée, c’est la manière dont la passion peut devenir une force capable de lier profondément des inconnu·es. »

Cette idée de dévotion traverse tout son travail. « On réduit souvent les fans à une obsession romantique, mais pour moi, c’est un amour spirituel et collectif », déclare Gabrielle Ravet. Ses photos, saturées de lumière et d’émotion, traduisent avec justesse cette intensité. « Une amie s’est tatoué le nom du groupe sur le bas du dos, un “tramp stamp”. Symboliquement, cette image est significative de mon univers : la liberté, la dévotion, l’esthétique par le flash, mais aussi l’instant, alors que je l’ai prise dans une chambre d’hôtel avant un concert », se souvient-elle. Ce tatouage, autrefois jugé vulgaire, devient ici manifeste de liberté féminine, signe d’une réappropriation des corps. Aujourd’hui, Gabrielle Ravet documente les lives de My Chemical Romance, entre autres groupes, à travers les États-Unis, appareil en main, entre le pit photo et la fosse. Et c’est non sans émotion qu’elle revient précisément sur leur concert, cet été, dans le New Jersey, État d’origine du groupe : « Lorsque mes clichés ont été publiés par Rolling Stone, Frank Iero, le guitariste que j’adulais à l’époque, m’a envoyé un message pour me dire qu’il était très fier de moi. Je n’ai plus cette relation d’adulation, mais je pense toujours à l’adolescente que j’étais qui collait des posters de lui partout. Si je fais tout ça, c’est pour la rendre fière. » L’ancienne fan devenue photographe ne colle plus de posters, mais continue de saisir la ferveur qu’elle connaît si bien.

Tatouage "My Chemical Romance" dans le bas du dos
© Gabrielle Ravet
Deux mains qui se lient.
© Gabrielle Ravet
Une femme en joie intense devant un concert
© Gabrielle Ravet
Des fans qui se maquillent avant un concert
© Gabrielle Ravet
Tatouage sur un torse.
© Gabrielle Ravet
Une fan posée dans sa chambre sur son lit. Au mur, des posters de ses groupes préférés.
© Gabrielle Ravet
Trois fans dans la file d'attente d'un concert.
© Gabrielle Ravet
Une femme allume une cigarette, elle est sur le dos d'une personne
© Gabrielle Ravet
À lire aussi
23 séries de photographies qui prennent vie en musique
Les membres originaux du groupe Oasis, Japon, 1994 © Dennis Morris
23 séries de photographies qui prennent vie en musique
En ce premier jour de l’été, partout en France, la musique est à l’honneur. À cet effet, nous vous avons sélectionné une série de…
20 juin 2025   •  
Écrit par Fisheye Magazine
« Rêves électroniques » : une chronique de la teuf
« Rêves électroniques » : une chronique de la teuf
À l’occasion des deux nouveaux zines sortis chez Revers Éditions, Fisheye s’arrête sur la série Rêves électroniques. Une immersion…
02 juillet 2019   •  
Écrit par Julien Hory
Explorez
500 portes, neuf douches : l’étrange expérience de Suwa Shin
기다리는 여자 (Waitng Woman), Be Nu (累) © Suwa Shin
500 portes, neuf douches : l’étrange expérience de Suwa Shin
Pendant six mois, la photographe coréenne Suwa Shin a frappé à 500 portes de son immeuble pour poser une question pour le moins...
Il y a 6 heures   •  
Écrit par Marie Baranger
On Prom's Eve : Lucas Troadec raconte l'adolescence et son obsolescence
© Lucas Troadec
On Prom’s Eve : Lucas Troadec raconte l’adolescence et son obsolescence
Réalisée à Abu Dhabi, On Prom's Eve nous parle du passage à l'âge adulte dans un contexte géopolitique compliqué. Une série à retrouver...
17 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Dans ma chair, un pays : Nathyfa Michel réinvente le « chez soi »
© Nathyfa Michel
Dans ma chair, un pays : Nathyfa Michel réinvente le « chez soi »
Développé à Regina, village de Guyane, Dans ma chair, un pays est le fruit d’une exploration de l’artiste visuelle Nathyfa Michel. Une...
07 septembre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Dans Soleil d’Hiver, Gregory Dargent compose les nuances d’un deuil
© Gregory Dargent
Dans Soleil d’Hiver, Gregory Dargent compose les nuances d’un deuil
Publié aux éditions Le Mulet, Soleil d’Hiver se lit comme un récit intime croisant la perte, l’exil et les liens que l’on noue. Une œuvre...
01 septembre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Nos derniers articles
Voir tous les articles
500 portes, neuf douches : l’étrange expérience de Suwa Shin
기다리는 여자 (Waitng Woman), Be Nu (累) © Suwa Shin
500 portes, neuf douches : l’étrange expérience de Suwa Shin
Pendant six mois, la photographe coréenne Suwa Shin a frappé à 500 portes de son immeuble pour poser une question pour le moins...
Il y a 6 heures   •  
Écrit par Marie Baranger
Quand la photographie rencontre la grandeur de Fontevraud
Saul Leiter, Taxi, 1957 Collection Florence et Damien Bachelot © The Saul Leiter Foundation
Quand la photographie rencontre la grandeur de Fontevraud
Dans l’écrin spectaculaire de l’abbaye royale de Fontevraud, la photographie se mesure à la peinture, s’en inspire, la détourne et finit...
Il y a 6 heures   •  
Écrit par Cassandre Thomas
On Prom's Eve : Lucas Troadec raconte l'adolescence et son obsolescence
© Lucas Troadec
On Prom’s Eve : Lucas Troadec raconte l’adolescence et son obsolescence
Réalisée à Abu Dhabi, On Prom's Eve nous parle du passage à l'âge adulte dans un contexte géopolitique compliqué. Une série à retrouver...
17 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Quels mondes allons-nous habiter ? Fisheye #78 scrute le paysage
© Caroline Ruffault
Quels mondes allons-nous habiter ? Fisheye #78 scrute le paysage
Disponible à compter de ce vendredi 11 septembre, Fisheye #78 s’articule autour du paysage. Portfolios et dossier s’intéressent aux...
11 septembre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet