Goliarda Sapienza regardée par Francesca Todde

17 octobre 2025   •  
Écrit par Milena III
Goliarda Sapienza regardée par Francesca Todde
Francesca Todde, IUZZA. Goliarda Sapienza, Fiordo di Furore (SA), house built into the cliff rock, 2024
Francesca Todde, IUZZA. Goliarda Sapienza, Antique dress from the Costume Museum collection in Donnafugata Castle (RG), 2023

Avec IUZZA. Goliarda Sapienza, Francesca Todde propose un livre qui explore l’imaginaire de l’autrice sicilienne, sans chercher à simplement l’illustrer. Comment raconter cette écrivaine, cette actrice, cette femme insoumise, disparue il y a trente ans, longtemps ignorée, aujourd’hui traduite dans plus de quinze langues et reconnue sur la scène littéraire internationale ?

Sept années. C’est le temps qu’il a fallu à Francesca Todde et Luca Reffo, cofondateurs de la maison d’édition indépendante Départ Pour l’Image, pour imaginer IUZZA, paru en 2024. Conçu comme une association de photographies et de textes, le livre invente de nouvelles lectures de l’œuvre de Goliarda Sapienza – autrice, entre autres, de L’Art de la joie (son travail le plus célébré), Destins piégés ou du recueil de poèmes Ancestrale. Ensemble, les deux artistes ont élaboré une construction mouvante : de petites images imprimées, collées sur des panneaux de bois et déplacées au gré de leurs gestes. « C’est ainsi que la séquence a commencé à se former à partir des mouvements de l’un ou de l’autre », raconte la photographe milanaise.

Sur les pas de Goliarda Sapienza

Tout commence avec une rencontre déterminante : Angelo Pellegrino, mari de Goliarda Sapienza. C’est lui qui ouvre à Francesca Todde les portes de la maison romaine où vécut l’autrice, où l’on peut trouver ses manuscrits et ses archives familiales. « Il m’a également indiqué les endroits précis où la chercher, éparpillés dans tout le sud de l’Italie », confie-t-elle. S’engage alors un long périple à travers la Sicile et de nombreuses villes italiennes – Rome, Naples, Positano… L’artiste y découvre à la fois des lieux intimes – la maison de l’enfance à Catane, l’appartement romain de la via Denza –, et des lieux de mémoire collective – le Teatro Massimo Bellini, le château de Donnafugata, le Monastère de Saint-Nicolas-l’Arène… Mais aussi des paysages puissants, telluriques ou marins, comme l’Etna ou la réserve naturelle des îles Cyclopes. Autant d’endroits qui dessinent la cartographie, réelle et sensible, d’un imaginaire extrêmement intense.

Dans IUZZA, les images alternent entre l’infime et le monumental. Un détail de main sculptée, érodée par le temps, s’impose en couverture comme une entrée dans la matière des récits de l’écrivaine ; un vêtement devient la trace d’une présence ; des oiseaux naturalisés, figés sous une cloche de verre, suggèrent la fragilité de la mémoire… ailleurs, la mer scintille au travers des branches d’un pin. Enfin, une archive de corps enlacés, allongés au soleil, fait affleurer la sensualité et la vitalité. Ce changement d’échelle s’inscrit dans le prolongement d’une tension qui était chère à Goliarda Sapienza, où le corps se retrouve confronté au paysage, jusqu’à se confondre avec ce dernier. La mer, très présente dans ses écrits, abonde aussi dans le livre. « La phrase par laquelle commence le livre, c’est-à-dire : “D’où suis-je venue ? d’un abysse terrible de mondes anciens…” (Carnets, ndlr), définit le lieu d’où proviennent les images, la mer », détaille Francesca Todde. Fondamental pour Goliarda Sapienza, l’élément marin était pour elle une thérapie : « Dans les pages de garde d’un livre d’Henry James dans sa bibliothèque, elle avait écrit, presque comme s’il s’agissait d’une prescription médicale : “20 juillet, 27 bains” », raconte la photographe.

un manche d'une veste rayée élégante
Francesca Todde, IUZZA. Goliarda Sapienza, Citto Maselli’s jacket sleeve, Rome, 2022
les mains d'une statue
Francesca Todde, IUZZA. Goliarda Sapienza, hands of the Sarcophagus of lovers, Etruscan Museum of Rome
Francesca Todde, IUZZA. Goliarda Sapienza

Une écrivaine insaisissable

Mais comment approcher une figure qui résistait tant aux images ? « Le point le plus compliqué de la recherche photographique a été celui-ci : comment parler d’elle sans la définir, sans fermer la ligne de son portrait, pour ne pas l’enfermer dans une idée ? », s’interroge Francesca Todde. La structure du livre, en sept chapitres pensés comme une « boussole », n’a lieu d’être que pour dégager des moments, des résonances, une énergie vivante, et non pour retracer une biographie. Cette construction, qui pourrait suggérer une hagiographie, évite pourtant l’écueil de figer l’écrivaine comme une sainte ou une icône. Un seul portrait, en noir et blanc, la montre souriante, presque distraite. À celui-ci répond, en face, un détail pris à notre époque contemporaine : la manche rayée d’une veste posée sur un accoudoir, qui apparaît comme un fantôme des gestes du quotidien. « Elle n’aimait pas la photographie, être photographiée surtout, confie-t-elle. Je ne sais pas ce que le 8e art pourrait apporter à son travail. Dans mon cas peut-être qu’il donne aux lecteurs un indice pour mieux comprendre son travail à partir du contexte visuel – géographique, culturel, architectural, naturel. » 

Transformée en outil d’intuition, la photographie trouve ici son propre chemin pour évoquer la vie et l’œuvre de Goliarda Sapienza. Paysages méditerranéens, sculptures et intérieurs habités de présences disparues, entre tant d’autres fragments poétiques, font naître une émotion à la hauteur de la puissance littéraire de l’autrice. « Je suis très heureuse lorsque des personnes qui ne connaissent pas son œuvre sont émues en voyant les images, conclut Francesca Todde. Si certaines images parviennent à créer ce contact, alors peut-être qu’une petite contribution à la cause a été apportée. »

Éditions Départ pour l’Image
2024
Textes : Luca Reffo
Photographies : Francesca Todde
165×230 mm
280 pages
52€

un arbre au bord de la mer
Francesca Todde, IUZZA. Goliarda Sapienza, Positano (SA), 2024
Francesca Todde, IUZZA. Goliarda Sapienza, Rocks of Lachea Island, part of the Cyclops archipelago off the coast of Acitrezza, Catania, 2018

des drapeaux rouges tombés sur le sol
Francesca Todde, IUZZA. Goliarda Sapienza, Roma, Demonstration to commemorate the Liberation from Nazi-Fascism, 2018
Francesca Todde, IUZZA. Goliarda Sapienza, Murat Palace, Positano (SA), 2024
Francesca Todde, IUZZA. Goliarda Sapienza, Catania, Rococo staircase in Palazzo Biscari, 2018
Francesca Todde, IUZZA. Goliarda Sapienza, The stairs of the house of Goliarda’s family in Via Pistone 20, Catania

Francesca Todde, IUZZA. Goliarda Sapienza
un balcon donnant sur la mer
Francesca Todde, IUZZA. Goliarda Sapienza, Orfeo Foundation in Positano (SA), 2024
À lire aussi
Francesca Todde : « A Sensitive Education »
Francesca Todde : « A Sensitive Education »
Dans A Sensitive Education, la photographe italienne Francesca Todde met en lumière les relations sensibles entre oiseaux et humains, et…
01 octobre 2020   •  
Écrit par Eric Karsenty
Annie Ernaux et Nadège Fagoo, au creux de la douleur
Annie Ernaux et Nadège Fagoo, au creux de la douleur
Avec sa force unique d’évocation, Annie Ernaux tisse dans L’Autre fille le récit d’une enfance marquée par l’absence et le deuil, que…
16 juin 2023   •  
Écrit par Milena III
Voyage improvisé en Sicile
Voyage improvisé en Sicile
Après trente ans passés à Paris, le photographe italien Massimo Gurciullo est retourné dans son pays d’origine. Là-bas, il a réalisé…
07 mars 2019   •  
Écrit par Lou Tsatsas

Explorez
Découvrez les 5 lauréates du Mentorat #4 des Filles de la Photo !
© Shanna Warocquier / Lauréate du Mentorat #4 des Filles de la Photo.
Découvrez les 5 lauréates du Mentorat #4 des Filles de la Photo !
Les cinq lauréates du Mentorat #4 des Filles de la Photo ont été dévoilées. Voici le palmarès de cette édition 2026 !
30 juin 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
À l’Archevêché, Fisheye n’est jamais à cour(t) d’idées !
© Claire Jaillard
À l’Archevêché, Fisheye n’est jamais à cour(t) d’idées !
Pour la troisième année consécutive, Fisheye investit la cour de l’Archevêché à l’occasion de la semaine d’ouverture des Rencontres...
29 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Pour Andrea Orejarena, la Lune est une terre de femmes
© Andrea Orejarena
Pour Andrea Orejarena, la Lune est une terre de femmes
Voyage féministe et poétique, I love you like the moon est un récit lunaire dont les héroïnes récoltent l'énergie. Une manière pour sa...
29 juin 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Dirigível : la beauté trompeuse des archives militaires
© Breno Rotatori
Dirigível : la beauté trompeuse des archives militaires
Dans Dirigível, Breno Rotatori s’empare d’images trouvées dans ses archives familiales issues de projets militaires. En les...
27 juin 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Eyes of the Storm - Paul McCartney photographe, 1963-64 le calme avant la tempête
Paul McCartney, Autoportrait, Londres, 1963 © 1963-1964 Paul McCartney sous licence exclusive de MPL Archive LLP
Eyes of the Storm – Paul McCartney photographe, 1963-64 le calme avant la tempête
Jusqu'au 3 janvier 2027, le musée Granet accueille Eyes of the Storm, une exposition consacrée à une facette méconnue de Paul McCartney...
À l'instant   •  
Écrit par Ana Corderot
Chère Lisa : ces choses que l’on revêt
© Louise Chevallet
Chère Lisa : ces choses que l’on revêt
C’est entre les pages du journal intime de sa mère que Louise Chevallet s’est aventurée pour composer son ouvrage Chère Lisa. À...
03 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
David Salcedo : dans la lumière, ouvrons les yeux
© David Salcedo
David Salcedo : dans la lumière, ouvrons les yeux
À travers Te vas a quedar ciego, David Salcedo retravaille des images capturées dans des émissions télévisées et recrée d’autres...
02 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Baccarat et Fisheye : entrer en Résonances
© Aliocha Boi et Daphné Lejeune
Baccarat et Fisheye : entrer en Résonances
Réalisé en partenariat avec Fisheye, Résonances, un bel ouvrage, célèbre le savoir-faire, de plus de 260 ans, de la Maison Baccarat et sa...
01 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot