Les éternels éphémères : des abeilles et des hommes

18 avril 2024   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Les éternels éphémères : des abeilles et des hommes
© Maewenn Bourcelot
© Maewenn Bourcelot

C’est un monde sublime et violent, enchanté et tragique, énigmatique et d’une évidence terrible. Avec Les Éternels Éphémères, la photographe Maewenn Bourcelot nous livre un conte doux-amer qui parle de son passé et de notre avenir. Cet article, signé Carole Coen, est à retrouver dans notre dernier numéro.

Pour ce projet de fin d’études sous forme de livre et d’exposition, présenté à l’École cantonale d’art de Lausanne (ECAL) en 2020, la jeune femme s’est tournée vers ce qui la fascine depuis l’enfance : les vies minuscules, mais indispensables, des abeilles, dont elle dénonce ici la disparition. « Mon grand- père faisait de l’apiculture dans ma région natale, la Bretagne. Il avait six ou sept ruches. Les abeilles, je les connais depuis toute petite, et je les ai toujours trouvées magnifiques. C’est de l’ordre de la sensation : les voir butiner de fleur en fleur me donne un sentiment de sublime, d’harmonie. Et en même temps, je voyais des hécatombes sous les ruches », raconte la jeune femme.

Beauté empoisonnée

Entre un émerveillement intact depuis l’enfance et une angoisse face à l’effondrement qui menace, la série oscille. Montrées dans leur infinie délicatesse, les abeilles apparaissent tantôt comme des bijoux saupoudrés d’or – le pollen – ou sertis de pierres précieuses – un reflet sur une aile –, tantôt comme de petits débris de fleurs séchées gisant au sol, inertes. Les couleurs chaudes, presque saturées, confèrent aux images une dimension irréelle et transforment corolles, calices et autres étamines en enveloppes et réceptacles charnels. « Je n’ai pas une démarche documentaire, commente la photographe. À propos de cette série, je parle plutôt de poème ou d’essai photographique. Mon approche a toujours été de partir du réel et de le rendre atmosphérique. Pour ce sujet, j’ai mené une vraie enquête auprès d’apiculteurs, j’ai passé du temps avec des scientifiques, mais mon traitement, notamment de la couleur, reflète cette dichotomie entre le sublime et le repoussant, comme une beauté empoisonnée. »

© Maewenn Bourcelot
© Maewenn Bourcelot

Outre la colorisation, Maewenn Bourcelot a eu recours aux jeux d’échelle pour exprimer son propos. « J’ai employé des techniques comme le microscan [une forme de microscopie électronique capable de produire des images en haute résolution de la surface d’un échantillon, ndlr], qui n’est pas directement de la photographie, explique-t-elle. J’aime produire des images un peu graphiques, m’approcher des détails, peut-être plus encore dans ce projet, pour à la fois “monumentaliser” mes sujets et susciter un sentiment de confinement, d’enfermement. Ce qui m’a toujours gênée, c’est la manière dont l’homme utilise la nature comme une réserve de moyens et non comme une altérité, poursuit-elle. C’est cette domination que j’ai cherché à rendre. »

Aujourd’hui, après avoir été directrice artistique, Maewenn Bourcelot, installée entre Paris et Berlin, vient de fonder un studio de création. Elle ne renonce pas pour autant à ses projets personnels en photographie, et réfléchit à prolonger Les Éternels Éphémères en en creusant l’aspect idéologique. « À la fin du livre se dessinent deux approches pour traiter ce tragique déclin : la piste naturelle, pour tenter de comprendre les subtilités des mécanismes de l’écosystème et essayer de le recréer, et la piste technologique, qui va pouvoir apporter des solutions. À l’École polytechnique de Lausanne, qui a un pôle scientifique assez fort, des chercheur·ses ont étudié les essaims d’abeilles pour modéliser leur comportement et leur manière de communiquer entre elles, afin de créer des robots capables d’infiltrer les essaims et de leur donner des directives », expose la photographe. En attendant, elle a commencé un nouveau projet avec son élevage de sept mantes religieuses. « Je les ai achetées à une période particulière de ma vie, où j’étais célibataire et où je me posais des questions sur ma féminité. Leur indépendance, leur puissance et leur vulnérabilité servent de miroir à mon propre cheminement introspectif en tant que femme, dans cette dualité entre force et fragilité. J’ai commencé à les photographier et à les étudier de très près. Ce sont toutes des femelles, et je compte y ajouter un mâle… mais je ne suis pas encore prête ! », conclut-elle, amusée.

© Maewenn Bourcelot
© Maewenn Bourcelot


© Maewenn Bourcelot
© Maewenn Bourcelot

© Maewenn Bourcelot

© Maewenn Bourcelot

© Maewenn Bourcelot
À lire aussi
« Piquées » : Charlotte Abramow raconte une histoire de femmes et d’abeilles
« Piquées » : Charlotte Abramow raconte une histoire de femmes et d’abeilles
Jusqu’au 22 juillet, la Maison Guerlain accueille Piquées, une exposition signée Charlotte Abramow, dédiée aux apicultrices formées dans…
22 avril 2022   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Fisheye #64 : La photo comme Ressource
© Stefanie Moshammer
Fisheye #64 : La photo comme Ressource
Disponible dans les kiosques, le dernier numéro de Fisheye, intitulé Ressource, donne à voir, par l’image, les signaux évocateurs de…
05 mars 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Explorez
Lara Tabet et Yasmine Chemali remportent l’édition 2026 du BMW ART MAKERS
© Randa Mirza
Lara Tabet et Yasmine Chemali remportent l’édition 2026 du BMW ART MAKERS
BMW ART MAKERS a dévoilé le nom des nouvelles lauréates de son programme : il s’agit de l’artiste Lara Tabet et de la curatrice Yasmine...
07 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Fleurs émancipées
© Suzanne Lafont, Nouvelles espèces de compagnie, anticipation, 2017.
Fleurs émancipées
Loin d’une approche romantique sur le « langage des fleurs » le livre Flower Power traduit une réflexion sur une écologie...
29 janvier 2026   •  
Écrit par Eric Karsenty
Morphogenèse : carte blanche du Fresnoy au Théâtre Nanterre-Amandiers
© Momoko Seto, Planet A, film, 8 min, 2008, Production Le Fresnoy - Studio national des arts contemporains
Morphogenèse : carte blanche du Fresnoy au Théâtre Nanterre-Amandiers
Rénové et rouvert en décembre 2025, le Théâtre Nanterre-Amandiers inaugure sa nouvelle saison en offrant une carte blanche au...
20 janvier 2026   •  
Écrit par Deng Qiwen
Dans l’œil de Cloé Harent : derrière la falaise se cache la lumière
© Cloé Harent, Residency InCadaqués 2025
Dans l’œil de Cloé Harent : derrière la falaise se cache la lumière
Cette semaine, nous vous plongeons dans l’œil de Cloé Harent, dont l’œuvre a fait l’objet d’un accrochage lors de l’édition 2025 du...
02 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Les images de la semaine du 2 février 2026 : se raconter
© Jerry Schatzberg. Bob Dylan Studio Portraits Side Light: 1965, Manhattan, New York, USA.
Les images de la semaine du 2 février 2026 : se raconter
C’est l’heure du récap' ! Cette semaine, la photo se déploie sur les murs des galeries et lieux de culture. Elle est aussi, pour...
Il y a 6 heures   •  
Écrit par Ana Corderot
Lara Tabet et Yasmine Chemali remportent l’édition 2026 du BMW ART MAKERS
© Randa Mirza
Lara Tabet et Yasmine Chemali remportent l’édition 2026 du BMW ART MAKERS
BMW ART MAKERS a dévoilé le nom des nouvelles lauréates de son programme : il s’agit de l’artiste Lara Tabet et de la curatrice Yasmine...
07 février 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Jerry Schatzberg et « l’histoire autour de l’image attendue »
© Jerry Schatzberg. Snake Lady, New York.
Jerry Schatzberg et « l’histoire autour de l’image attendue »
Le photographe et réalisateur Jerry Schatzberg revient sur ses images et déroule le fil de sa vie. Se dessine un rapport bienveillant aux...
05 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
11 expositions photographiques à découvrir en février 2026
© Martin Parr
11 expositions photographiques à découvrir en février 2026
Pour occuper les journées d'hiver, la rédaction de Fisheye a sélectionné une série d'événements photographiques à découvrir à Paris et...
04 février 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine