Jusqu’au 28 novembre 2026, au cœur du 3e arrondissement parisien, la galerie Alain Gutharc se fait l’écrin de fragments de mémoire voués à disparaître. Empreints de poésie, ces vestiges indociles sont l’œuvre de Léonard Bourgois-Beaulieu.
Tout commence dans un lieu emblématique de Rome. « On est en 2012. Je pars à la Villa Médicis, invité par le directeur de l’époque, Éric de Chassey, pour poursuivre mon travail sur la mémoire de la pierre, nous explique Léonard Bourgois-Beaulieu. Là-bas, j’ai pris en photo le monument en lui-même, évidemment, c’étaient de gros plans de la pierre. Il y avait aussi un des jardins dans lequel se trouvaient des vestiges. Un jour, j’ai fait des photos de la loggia. » Malgré le projet bien précis qui a motivé ce voyage, l’artiste ne garde qu’un souvenir confus de celui-ci. À son retour, il se rappelle avoir développé 30 images, n’en avoir utilisé que deux avant de consigner le tout dans une boîte en fer qui tombera dans l’oubli. Il faudra attendre treize ans pour qu’il exhume ces prises de vue à la chambre qui, sous l’effet de la lichenotypie – un procédé inventé par ses soins qui consiste à faire usage de produits faisant proliférer des micro-organismes et des minéraux à la surface des négatifs –, se sont métamorphosées en une série qu’il a baptisée Les Vestiges indociles.

Des œuvres qui convoquent les sentiments
« Redécouvrir cette série que j’aimais énormément m’a mis face à ma propre perception du temps, à ce petit décalage que j’ai entre ce qui m’arrive et ce que je retiens, souligne l’artiste. Sur les images, j’ai découvert ces enfants dans le jardin, jouant autour de la fontaine d’Hermès. Ça m’a fait un choc, parce que je n’en ai aucun souvenir. » S’il ne maîtrise pas la manière dont les micro-organismes et les minéraux vont peupler paysages et portraits, ceux-ci semblent pourtant s’être accordés à ses réminiscences. Les visages oubliés se sont effacés. Les silhouettes ont désormais une allure spectrale. Il faut se concentrer pour les distinguer, pour voir apparaître certains détails. « La peau devient de la même matière que les statues », remarque-t-il. Au fil des ans, les tirages se sont parés de teintes orangées et dorées. Ces nuances pourraient être celles d’un âge d’or révolu, partiellement recomposé sur le papier. « Finalement, ça nous renvoie à nos propres souvenirs d’enfance, à ce qu’on croit avoir vécu et à ce qu’on a vraiment vécu. Il manque beaucoup d’informations, ce qui nous permet de construire complètement une narration. C’est ça qui est beau, à mon sens, avec cette série », relève-t-il.
Au-delà du seul aspect de la mémoire, la série interroge la matérialité même de la photographie, sa faculté à transmettre un récit unique ou, à l’inverse, à donner libre cours à l’interprétation de celui ou celle qui regarde. Le passage de la main de l’artiste se perçoit à travers les stries qui ressortent parfois. Ce sont des traces survenues au moment du développement. Toutefois, son champ d’intervention s’arrête-là, dans la mesure où il lui est impossible de fixer ses images. Ces dernières sont vouées à évoluer jusqu’à disparaître totalement. Les Vestiges indociles font ainsi partie de ces œuvres qui convoquent les sentiments et qui, dans un cadre chargé d’histoire, entremêlent mémoire collective et personnelle, à différents niveaux, tout en poésie.




