Erwin Wurm : sculptures et autres absurdités

13 mars 2020   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Erwin Wurm : sculptures et autres absurdités

La Maison européenne de la photographie présente, jusqu’au 7 juin, la première rétrospective photographique de l’Autrichien Erwin Wurm. Une œuvre absurde et sophistiquée repoussant les limites de la sculpture.

À la croisée de l’art, de la performance et de l’expérimentation, l’œuvre d’Erwin Wurm ne ressemble à aucune autre. Né en 1954 en Autriche, l’artiste se prédestine d’abord à une carrière de peintre, avant d’être accepté – à son grand désarroi – à l’Académie d’art de Vienne, en section sculpture. Rebuté par le médium, l’auteur se lance dans des expériences insolites, pour mieux le déconstruire. Cette douce insolence, aussi créative qu’inattendue, réapparaît, çà et là, tout au long de sa carrière, marquée par des mises en scène amusantes aux profondeurs insoupçonnées.

Première rétrospective dédiée au travail photographique d’Erwin Wurm, l’exposition présentée à la Maison européenne de la photographie propose un parcours dans l’œuvre de l’auteur, depuis les années 1980 à nos jours. Un périple qui débute face à The arrival of the Portuguese in South America, une série en noir et blanc exprimant déjà la volonté de l’artiste de jouer avec les masses et les volumes, en détournant l’objet. Ses sculptures de poussière dialoguent avec ce premier projet. Un travail sculptural annulant la « forme », puisque des objets sont placés sur une surface, saupoudrés de poussière puis soustraits à notre regard, ne laissant dans leur sillage, qu’une empreinte éphémère. Une belle métaphore de la vacuité de l’existence.

Getting Dressed, 1992 © Erwin WurmIdiot II, 2010 © Erwin Wurm

à g. Getting Dressed, 1992, à d. Idiot II, 2010 © Erwin Wurm

Les hommes deviennent des sculptures

Car dans les créations d’Erwin Wurm, il est question d’analogie. Fasciné par les corps, l’artiste les places au centre de ses images, les alourdit à l’aide de vêtements (Me/Me fat), les fait se contorsionner dans des pull-overs colorés (59 positions), ou les invite à tenir une pause inconfortable pendant 60 secondes (One-minute sculptures). « Les hommes deviennent eux-mêmes des sculptures, et apportent à son travail une dimension performative », précise Simon Baker, directeur de la MEP. Piliers de son travail, les One minute sculptures, initiées dans les années 1990, invitent le spectateur à devenir acteur de l’œuvre. À l’aide de consignes écrites ou dessinées, le photographe propose aux passants de tenir une position gênante pendant une minute. Fourchettes, seaux d’eau, fruits… Les accessoires étranges subliment les corps et les transforment en sculptures abstraites. Il se met plus tard lui-même en scène dans Instructions for Idleness (2001), une série inspirée par la paresse. Des autoportraits exécutés à partir de consignes saugrenues : Soyez indifférent à tout, Ne fermez pas la bouche en mangeant, Dormez pendant deux mois, ou encore Fantasmez sur le nihilisme.

Son goût pour les directives humoristiques domine également How to be politically incorrect (2002-2003), projet mettant à mal les conventions sociales dans lequel il invite à Cracher dans la soupe de quelqu’un ou Uriner sur le tapis d’une personne. Une collection de consignes impertinentes interrogeant les limites de l’art et de la performance dans un monde normé. Riche et d’une impressionnante cohérence, l’œuvre d’Erwin Wurm analyse avec sarcasme les relations entre corps, objets et société. En construisant un univers absurde et redondant – retravaillant sans cesse les mêmes concepts – il redéfinit la notion même de sculpture, donnant vie aux objets et se servant des corps comme de simples accessoires. Devant l’apparente légèreté de ses images, cependant, on ne peut s’empêcher de se questionner : qu’en est-il de notre propre corps ? Est-il lui aussi mis en scène, suivant inconsciemment des directives inscrites dans nos esprits ?

 

Erwin Wurm : Photographs

Jusqu’au 7 juin

MEP – 5/7 rue de Fourcy, 75004 Paris

Jakob/Jakob Fat, 1994 © Erwin Wurm

Jakob/Jakob Fat, 1994 © Erwin Wurm

Untitled (Palmers), 1997, © Erwin WurmUntitled (Yellow Pullovers), 1998-2019, mounted on carton, photographe : Tadzio © Erwin Wurm

à g. Untitled (Palmers), 1997, à d. Untitled (Yellow Pullovers), 1998-2019, mounted on carton, photographe : Tadzio © Erwin Wurm

One Minute Sculpture, 1997 © Erwin WurmOne Minute Sculpture, 1997 © Erwin Wurm

One Minute Sculptures, 1997 © Erwin Wurm

Outdoor Sculpture (Taipei), 2000 © Erwin WurmOutdoor Sculpture (Appenzell), 1998 © Erwin Wurm

à g. Outdoor Sculpture (Taipei), 2000, à d. Outdoor Sculpture (Appenzell), 1998 © Erwin Wurm

Spit in Someone’s Soup (Instructions on How to Be Politically Incorrect), 2003 © Erwin Wurm

Spit in Someone’s Soup (Instructions on How to Be Politically Incorrect), 2003 © Erwin Wurm

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