Anna Leonte Loron réinvente les représentations des femmes à table

13 juin 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
Anna Leonte Loron réinvente les représentations des femmes à table
© Anna Leonte Loron
Femme qui mange une pizza
© Anna Leonte Loron

Avec Les Femmes ont faim, la photographe Anna Leonte Loron explore les liens entre plaisir, alimentation et représentations féminines. À travers photographies, films et archives, elle met en lumière une absence persistante de notre imaginaire collectif : celle des femmes qui mangent librement, pour elles-mêmes, en déconstruisant l’idée de servir les autres.

Anna Leonte Loron se tourne vers la photographie, attirée par sa puissance narrative et sa capacité à raconter des histoires intimes. Son travail, marqué par une attention aux détails du quotidien et à la sensualité des gestes ordinaires, explore particulièrement les expériences féminines. Avec Les Femmes ont faim, elle s’impose comme une voix singulière de la photographie contemporaine en mettant en avant l’absence persistante d’images de femmes mangeant pour leur propre plaisir. Inspirée par l’essai Mangeuses de Lauren Malka, elle réunit photographie, film et archives pour montrer des femmes qui mangent librement, loin des injonctions de contrôle ou de la sexualisation.

Mangeuse de sandwhich sur les rochers
© Anna Leonte Loron
Mangeuse de sandwhich
© Anna Leonte Loron
Des diapositives qui sexualisent des femmes
© Anna Leonte Loron

Constant Spina : Dans Les Femmes ont faim, tu choisis de montrer des femmes en train de manger pour elles-mêmes. Pourquoi cette image te semblait-elle importante ?

Anna Leonte Loron : Dans son livre Mangeuses, Lauren Malka explique à quel point nous manquons, dans notre culture populaire et notre imaginaire collectif, d’images de femmes qui mangent – et surtout de femmes qui mangent pour elles-mêmes. Les représentations les plus fréquentes montrent des femmes en cuisine ou au service des autres, rarement à table en train de se faire plaisir. Et lorsque des femmes mangent à l’image, leur geste est souvent biaisé : soit il est soumis aux injonctions de contrôle du corps, soit il est sexualisé pour satisfaire un regard extérieur.

Ce manque est frappant. Chaque fois que j’en parle, les gens acquiescent immédiatement. Ils prennent conscience de cette évidence. Mon premier objectif était donc de rendre visible cette absence et de montrer à quel point quelque chose d’aussi simple qu’une femme qui mange pose encore question dans notre culture. Le second était de créer ces images manquantes et d’y réintroduire une notion de plaisir pour soi, libre du contrôle et du service aux autres. Le plaisir lié à la nourriture devrait être, pour les femmes, quelque chose de banal et d’ordinaire.

Femme qui mange devant une assiette de spaghetti
© Anna Leonte Loron
Huites à table
© Anna Leonte Loron

Comment le projet s’est-il construit ?

Au départ, il y avait l’envie d’exposer, de présenter mon travail autrement que sur les réseaux sociaux. J’aime profondément recevoir ; créer une exposition [Les Femmes ont faim, Centre photographique de Marseille, mars 2026, ndlr], c’était aussi créer un lieu où accueillir les gens et leur faire découvrir mon univers.

Le sujet des femmes s’est imposé naturellement. Elles sont ma première obsession photographique. Depuis longtemps, je m’interroge sur notre rapport au plaisir. Qu’il s’agisse de nourriture ou de sexualité, il existe souvent une tendance à se priver, à penser au plaisir des autres avant le sien. La nourriture m’est apparue comme une porte d’entrée intéressante parce qu’elle appartient au quotidien.

La lecture de Mangeuses a été déterminante. Quand Lauren Malka explique que notre rapport compliqué à l’alimentation vient notamment du manque d’images de femmes qui mangent, pour une photographe dont le métier est justement de produire des images, le brief était donné. Très vite, il est aussi devenu évident que la photographie seule ne suffirait pas. Le film s’est imposé naturellement pour répondre à d’autres absences de notre imaginaire collectif, notamment celle des scènes de repas partagés entre femmes.

Comment as-tu travaillé les prises de vue ?

Pour la série photographique, je voulais représenter des femmes différentes, dans des contextes variés, mangeant des choses différentes, afin d’embrasser la plus grande diversité possible de vécus et de rapports à la nourriture.

Il était essentiel qu’elles mangent réellement. Ce ne sont pas des mannequins, mais des femmes de la vie quotidienne qui m’entourent. Mon rôle consistait à capter ces instants comme si j’étais assise à leur table tout en restant absente. Elles ne mangent pas pour moi, elles mangent pour elles-mêmes. Ce que je recherchais avant tout, c’était le geste spontané qui traduit le plaisir : goûter, déguster, être pleinement dans l’instant.

Deux femmes mangent ensemble
© Anna Leonte Loron

Photographie, film, installation, archives : pourquoi multiplier les médiums ?

La photographie seule ne me permettait pas de raconter tout ce que je voulais transmettre. La partie archives était notamment essentielle, parce qu’elle rend hommage au travail de Lauren Malka tout en montrant concrètement les images avec lesquelles nous avons grandi – et celles qui nous ont manqué.

J’aime aussi les expositions qui sollicitent plusieurs sens. Je voulais créer quelque chose de vivant, de ludique, capable de susciter des réactions, des questions et des conversations. Tous ces supports dialoguent à la fois pour servir le propos et pour offrir une véritable expérience aux visiteurs.

Peut-on voir, dans ce travail, un geste politique ?

Le projet joue effectivement avec les normes et les injonctions qui pèsent sur les femmes autour de l’alimentation. Mon intention n’était pas de faire une œuvre militante au sens strict, mais de partager une vision et un ressenti nourris par mon expérience.

Cela dit, représenter une femme qui prend librement du plaisir porte aujourd’hui une dimension politique. C’est vrai pour l’acte de manger comme pour toute autre source de plaisir. Une femme libre de se faire plaisir raconte beaucoup de choses : qu’elle s’est affranchie des injonctions extérieures, mais aussi de celles qu’elle s’impose à elle-même. Au fond, ce qui me touche le plus dans ce projet, c’est cette idée de liberté dans le plaisir.

Portrait d'une femme mangeant du ramen
© Anna Leonte Loron
Une femme mange un oeuf
© Anna Leonte Loron
Carton de pizza sale
© Anna Leonte Loron
Une femme mange à un buffet
© Anna Leonte Loron
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