
« Le premier geste politique du film était d’empêcher qu’on me vole à nouveau mon histoire. »

Documentariste du regard situé, Jérôme Clément-Wilz filme depuis des années ce que la société préfère taire ou nier. Avec Ceci est mon corps (2024), il retourne la caméra sur lui-même, lève l’amnésie traumatique liée aux viols qu’il a subis enfant d’un prêtre d’Orléans, Olivier de Scitivaux. Il relate cinq années de procédure judiciaire, l’épuisement, l’horreur de la complicité de ses proches. Rencontre avec un cinéaste qui pense le documentaire comme un acte politique et la caméra, comme une preuve.
Pourquoi le cinéma documentaire ? Qu’est-ce que l’image peut faire que les mots seuls n’auraient pas fait ?
Pour moi, la première force du cinéma documentaire, c’est la rencontre avec l’altérité. Ce sont des portes ouvertes sur des vécus, souvent des vécus minorisés, qu’on n’aurait jamais franchies autrement. Je considère le documentaire comme une rencontre avec des existences qui sont généralement exotisées, moquées. Quand je fais un film sur la fête libre, sur le BDSM ou là, sur moi, une victime d’actes pédocriminels, j’offre au personnage une existence au présent.
Pour Ceci est mon corps, j’entendais beaucoup de phrases essentialisantes sur les victimes : la victime sainte, la victime menteuse, la victime parfaite. Mais j’entendais peu de récits au présent d’une personne victime, comment son vécu se déplie de manière très ambivalente, très changeante, très douloureuse. Pour moi, c’est déjà un acte politique que d’offrir au public l’opportunité de passer une heure dans la peau de cette personne, parce que l’exclusion vient de la méconnaissance. Si les gens savaient ce que représente une procédure judiciaire, personne ne se permettrait de dire qu’une victime le fait « pour son plaisir ». Poursuivre une procédure, c’est un désastre moral, financier, familial.
Et cette idée de « trace » en quoi est-elle nécessaire pour réparer ?
Un documentaire fait trace et cette valeur de trace a une puissance politique particulière qui le distingue de la fiction. Quand j’ai commencé mon film, j’avais entendu dans un podcast féministe cette phrase : « Quoi qu’il vous arrive, écrivez-le, parce que ce qu’on va essayer de vous le voler à nouveau. » Le premier geste politique du film était d’empêcher qu’on me vole à nouveau mon histoire. J’ai vu, au fil des semaines, toutes les personnes avec qui je parlais faire un pas en avant, deux pas en arrière. Alors qu’il y avait quelque chose sur mes cartes mémoires qui était incontournable.
Et c’est là que le geste documentaire devient un acte de réempouvoirement. En fait, il inverse le miroir. Depuis leur endroit hors norme, iels renvoient un miroir à un public qui appartient soi-disant à la norme. Les minorités sont la majorité, et lesdites marges viennent interroger ledit centre.
Frank Barat, dans son livre Défier le récit des puissants, réalisé avec Ken Loach, parle d’une « esthétique de l’engagement ». Est-ce que ce terme te parle ?
Oui, complètement. Selon moi, il y a une esthétique et une politique de l’engagement. Johan van der Keuken, un réalisateur de documentaires, disait : « Je ne peux pas filmer depuis l’autre côté de la rue, il faut que je sois à portée de coups de poing. » Ça me parle énormément, car si je ne m’engage pas en tant que cinéaste documentaire, si je ne me rends pas moi-même poreux, si je ne me mets pas en danger, alors je suis juste en train de voler la vie des gens.
Ce film t’a coûté quelque chose que tu n’avais pas anticipé ?
Ce que je n’avais pas prévu, c’est 90 % du film ! Je n’avais pas prévu qu’autant de viols remontent à la surface. Je n’avais pas prévu non plus l’étendue du défaut de protection que j’ai eu à subir de la part de mes proches. En fait, il n’y avait pas de bord à la piscine. J’étais en train de noyer. Les bouées auxquelles j’ai essayé de m’accrocher, qui étaient mes parents, tout ça s’est effondré. Mon geste de documentariste, c’est de me rendre disponible aux accidents du réel. Parce que souvent, le réel est pire que ce qu’on pensait. Il peut être très moche, mais il peut être magnifique aussi, et il y a beaucoup d’amour dans Ceci est mon corps.



Est-ce qu’un film est là, selon toi, pour subvertir, créer de l’inconfort ?
Oui, bien sûr. C’est un équilibre très subtil entre créer de la dissonance, donner accès à quelque chose qui gratte, qui est politiquement incorrect, et, en même temps inviter le public, pas le braquer. Mon travail de cinéaste est exactement entre les deux. Dans Être cheval, je parle de relations BDSM. Et là où j’essaie de gagner mon pari, c’est que des gens venant d’un milieu complètement différent s’interrogent sur leur rapport à la liberté, leur rapport avec leur patron, avec leurs aîné·es… Je fais pénétrer le public dans un chaos, dans un lieu étrange, et cela a été capable de remuer des centaines de milliers de spectateur·ices. Donc oui, un film documentaire est là pour créer du chaos.
Et pour faire tomber une institution, ou briser un silence ?
Avec tout ce qui se passe, médias concentrés, plateformes sous influence, je pense qu’il y a une interrogation très légitime sur ce danger. Le service public, c’est l’endroit où il y a encore le plus de diversité, et son budget devrait être sanctuarisé. Pour moi, la première intransigeance est là : aucune personne ne devrait pouvoir détenir à la fois horizontalement et verticalement toute une chaîne de production et de diffusion. La concentration des médias devrait être l’objet d’une législation plus stricte. Puisque sans ça, la liberté d’expression est en danger, et on voit bien qu’il y a un danger réel. Et donc il faut être agile, défendre notre service public, et trouver les espaces où on subira le moins possible la censure, même insidieuse ou naissante.
Comment ça s’est passé pour Ceci est mon corps, pour aller chercher des financements, une distribution ?
Un des moyens politiques les plus importants pour moi, c’est la ténacité. Un film dont personne ne veut, je vais quand même le garder, le défendre, même si ça doit prendre des années. Avec Arte, on a dû tourner pas mal avant d’aller les voir, parce que j’étais dans un état d’impuissance énorme au début de la procédure. Il a fallu commencer ce geste de réappropriation via le cinéma documentaire avant qu’ils s’engagent. Puis, leur demander d’attendre jusqu’à la fin de la procédure, de leur dire que cela avait du sens de produire un récit au présent, du jour du dépôt de plainte jusqu’au jour du verdict. C’est en s’obstinant à aller jusqu’au bout qu’on a pu arriver à cette phrase : « Je ne suis pas fou. »
On parle de « guerre culturelle ». Est-ce que tu as le sentiment que les imaginaires collectifs sont un terrain de bataille, et que le cinéma en est un enjeu central ?
La guerre, elle a commencé depuis longtemps, et de manière très physique : répression, emprisonnement, soutien à des guerres extérieures. Elle s’aggrave et effectivement, ce combat passe par les imaginaires. Offrir des récits, offrir des imaginaires, c’est offrir des supports à des personnes qui se battent, ne serait-ce que dans leur vie intime. On construit sa vie avec des récits. J’ai reçu des messages de gens qui me disaient : « J’aurais tellement voulu voir ce film à l’adolescence, je me sentais seul·e. » L’isolement, c’est le premier instrument de pouvoir sur un individu et une œuvre peut aider à en sortir, à s’intégrer à un récit collectif, à rencontrer d’autres altérités. C’est déjà le mettre en mouvement politiquement.
Ceci est mon corps est disponible sur Arte.tv en streaming.
À partir d’octobre le film ainsi qu’Être cheval, Un troisième testament, Un baptême du feu, seront disponibles en streaming ou à la location sur la plateforme Tënk
