Kyotographie 2026 : les contours du monde

27 avril 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Kyotographie 2026 : les contours du monde
© Daido Moriyama Photo Foundation
Une mère et son enfant font une sieste
Afternoon nap interrupted, Nature’s Valley, 2012 © Pieter Hugo

Jusqu’au 17 mai 2026, Kyotographie investit la capitale culturelle du Japon pour sa 14e édition. Comme à l’accoutumée, le festival invite le public à se rendre dans des lieux d’exception afin d’y découvrir des expositions tout aussi remarquables. Cette année, celles-ci sont traversées par le thème « Edge », à savoir « limite », et plusieurs célèbrent la scène photographique sud-africaine.

La renommée de Kyotographie n’est plus à faire. À la veille de son quinzième anniversaire, le festival de photographie figure déjà parmi les plus importants dans le monde, suscitant autant l’intérêt des acteurs du milieu que celui du public. En témoignent les artistes présentés et les mécènes investis, de même que le nombre de visiteurs qui n’a de cesse de croître au fil des ans : en 2025, pas moins de 297 658 personnes sont venues découvrir les expositions. Il faut dire que depuis son inauguration, en 2012, l’événement créé par Lucille Reyboz et Yusuke Nakanishi s’attache à ouvrir des portes sur le monde, les imaginaires et l’avenir. À cet effet, le duo mise sur un parcours mêlant accrochages accessibles et projets plus expérimentaux, au discours parfois plus marqué. 

Rassemblant treize artistes venus de huit pays, le programme principal de cette 14e édition a fait du terme « Edge », ou « limite », « bordure » en français, son fil d’Ariane. « Il y a une double interprétation de la thématique, par rapport à une situation mondiale et par rapport au médium lui-même », souligne Lucille Reyboz. De fait, cette lisière – qu’elle soit physique, psychologique, sociale, technologique ou même insaisissable – se retrouve à la fois dans l’existence intime de certains que dans l’histoire, plus universelle, de l’humanité ou celle de la photographie qui s’est façonnée au gré des limites. À mi-chemin entre les incertitudes et les possibilités infinies, ce nouveau parcours se présente alors comme un espace de réflexion. « Nous y voyons des approches radicales de la photographie côtoyer des études sur le déclin urbain, tandis que des documents sur des communautés marginales croisent les enjeux actuels de la colonisation et des conflits territoriaux », expliquent les deux directeurs en introduction à l’événement. 

Salle de bal en ruine
Ballroom, Lee Plaza Hotel, The Ruins of Detroit, 2006 © Yves Marchand & Romain Meffre
Une roche blanche sur un fond bleu Klein
© Juliette Agnel / courtesy Galerie Clémentine de la Féronnière & Photo Days

Une galerie de portraits

Dans le sillage des précédentes, cette édition 2026 résulte d’une étroite collaboration entre les photographes, les commissaires d’exposition, les scénographes et les artisans locaux, et prend place dans des espaces emblématiques de la ville. Juliette Agnel investit notamment Yuuhisai Koudoukan, un lieu historique entouré d’un jardin traditionnel japonais faisant écho à son travail. Devant une baie vitrée, dans des caissons posés au sol, se découvre Dahomey Spirit. Réalisée au Bénin, cette série se compose de plantes immortalisées in situ, selon des jeux de lumières colorées. Elles ne devraient pas pousser dans cette région, mais dans le désert, renseigne l’artiste. En face, Susceptibilité des roches est accroché sur des cloisons en papier fin. Présentée de la sorte, cette « galerie de portraits », dont les nuances ressortent vivement sur leur fond bleu Klein, nous semble presque légère. Les pierres se révèlent ainsi tour à tour en dehors de l’université de Jussieu, à Paris, où elles sont conservées. Dans une petite salle adjacente, dédiée au thé, les visiteurs peuvent visionner Eternity, un film en Super 8 à l’aura méditative. « Vous serez dans un différent état d’esprit en sortant », assure-t-elle. The Shape of What Remains d’Yves Marchand et de Romain Meffre, à Jushin Kaikan, produit un effet similaire. Au cœur de ce bâtiment recouvert de lierre, aux pièces délabrées et ouvertes pour la première fois au festival, les tirages font à nouveau « une sorte de portrait de la société ». Il s’agit de ruines des quatre coins du globe que le duo a figées, ou projetées grâce à une intelligence artificielle, avant qu’elles ne disparaissent avec les histoires qu’elles abritent. Une bande-son propre à chaque salle, imaginée par Yannick Paget, apporte de la profondeur aux images. Réels ou non, ces paysages dépeuplés laissent l’esprit songeur. Plus que jamais, le futur semble incertain tandis que la nature reprenant ses droits s’impose en toute sérénité.

Deux femmes tiennent des miroirs dans leurs mains
Shine Heroes, 2018 © Federico Estol
Collage montrant un visage, une femme et divers éléments
Oedipus, 2021 © Linder Sterling, courtesy of the artist and Modern Art

Interroger les représentations

Outre la nature, Kyotographie accorde une place prépondérante aux réalités sociales. À Kondaya Genbei Kurogura, les festivaliers peuvent découvrir Shine Heroes de Federico Estol, qui a remporté le KG+ Select Award 2025. Sur les cimaises hautes en couleur, les cireurs de chaussures de La Paz, en Bolivie, apparaissent sous les traits de super-héros. « En tant que conteur, je favorise des processus participatifs en m’appuyant sur la méthodologie latino-américaine du “Théâtre de l’opprimé” afin de susciter l’engagement et de cerner les véritables problèmes ressentis par les participants. Ensuite, nous créons une émancipation fictive à travers des collages et des bandes dessinées, en élaborant un storyboard dont le récit est défini par le groupe », explique celui qui se définit comme un « social artivist ». Dans un tout autre genre, au Kyoto City Kyocera Museum of Art, une importante rétrospective consacrée à Daido Moriyama retrace une histoire éditoriale et celle d’un basculement. Divisée en sept salles chronologiques, elle met en exergue l’originalité d’un artiste qui, au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, a participé à l’invention d’un nouveau langage visuel au Japon. Au-delà des tirages, la déambulation est jalonnée par des magazines et des ouvrages consultables lorsqu’ils ne sont pas protégés sous vitrine. L’ensemble esquisse ainsi les contours d’une société en mutation, prise dans la frénésie du mouvement. Le goût du fait-main se retrouve également chez Linder Sterling dont les compositions, tantôt en couleur, tantôt en noir et blanc, usent du photomontage à partir d’images prélevées dans diverses revues. Au Museum of Kyoto Annex, Goddess of the Mind déploie à ce titre plusieurs décennies de collages et d’autoportraits qui interrogent tour à tour la notion de désir et les représentations du corps humain. 

Students kneel on floor to write. Government is casual about furnishing schools for blacks. South Africa, 1960s.
Students kneel on floor to write. Government is casual about furnishing schools for blacks. South Africa, 1960s. © Ernest Cole / Magnum Photos
Un couple dans une maison
Woman in middle of the night, 2022 © Lebohang Kganye

Un zoom sur l’Afrique du Sud

Cette année, Kyotographie fait la part belle à la création sud-africaine en accueillant les œuvres de trois artistes originaires de ce pays, de même qu’une sélection de livres à Hachiku-an. À Higashihonganji O-genkan, Lebohang Kganye dévoile Rehearsal of Memory. Bien nommée, l’exposition s’articule autour de la mémoire, de la manière dont la photographe la rejoue à travers quatre installations. Il y a tout d’abord des archives familiales sur lesquelles elle apparaît aux côtés de sa mère par l’entremise d’une surexposition. Elle a repris son apparence, ses vêtements, ses gestes et se dresse comme une figure spectrale nimbée de flou. À quelques pas de là, des silhouettes en carton rendent hommage à sa famille qui est issue du monde rural. Dans la pièce suivante, ce sont des dioramas sur la question de la communauté, qui gravitent autour de l’imagination. Enfin, dans un dernier recoin, de larges tissus pailletés montrent ses proches tels des ombres. Leurs contours, faits de matières texturées dans des nuances de gris, ont été prélevés dans des albums. « Je mets ces histoires en scène », déclare Lebohang Kganye qui, de cette façon, redonne vie aux souvenirs. 

De nouveau au Kyoto City Kyocera Museum of Art, la mémoire s’exprime autrement. Avec What the Light Falls On, Pieter Hugo sonde les nuances du quotidien par le biais d’un corpus éclectique réunissant portraits, natures mortes et paysages. Dans un espace voisin, House of Bondage donne à voir des images de l’ouvrage du même nom signé Ernest Cole. D’emblée, l’entrée en matière de cette rétrospective capte l’attention. Un mur percé de deux ouvertures nous fait face. L’une porte l’inscription « Whites », la seconde « Non-Whites ». Pour aller plus loin, il faut faire un choix. Ce dispositif s’inspire du musée de l’apartheid, à Johannesburg. La seconde option nous mène vers un portrait de l’auteur souriant. Vient ensuite une vidéo qui présente son œuvre, puis plusieurs petites salles qui séquencent l’ensemble en plusieurs chapitres, avec ce qu’il faut de tirages pour comprendre la teneur de son travail. À mesure que nous progressons, l’existence sous l’apartheid, dans les mines, les hôpitaux ou encore les townships, se dessine dans des lignes sobres mettant en lumière les rouages d’un système.

Alors que Lucille Reyboz et Yusuke Nakanishi viennent d’être faits chevaliers des Arts et des Lettres pour leur engagement, à l’aube d’un nouveau cap de son histoire, Kyotographie continue à conjuguer passé et présent à travers les expositions de son parcours. Par le biais des images, le festival s’affranchit ainsi des limites pour offrir d’autres grilles de lecture de notre époque. 

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