Tatiana Lopez : s’approprier son histoire à coups d’aiguille

05 juin 2024   •  
Écrit par Marie Baranger
Tatiana Lopez : s'approprier son histoire à coups d'aiguille
© Tatiana Lopez
© Tatiana Lopez
© Tatiana Lopez

La délicate broderie qui s’esquisse sur les polaroids de Tatiana Lopez narre l’histoire de minorités. Les récits de femmes et de populations indigènes se recomposent à travers une approche artistique où la photographie devient le support d’une association singulière entre l’artiste et ce qu’elle documente.

Tatiana Lopez pique et repique à travers le papier photo instantané. Le fils rouge dessine les histoires qu’elle raconte. Lorsque l’aiguille traverse, « c’est pour raviver la mémoire, reconstruire de nouvelles histoires à travers les émotions et les sens, c’est une façon de représenter visuellement l’invisible, comme les sentiments, les souvenirs, les rêves, les éléments de la vie qui ne sont pas tangibles », confit-elle. La broderie sur photographie s’est imposée à l’artiste équatorienne, dont le médium est au cœur des lieux et des personnes qu’elle documente. Son travail de tissage s’apparente à celui de l’anthropologue. L’expérience devient son terrain de recherche, l’appareil photo, son outil de rencontre et le fil, son moyen de dialoguer. Sa narration visuelle transporte autant dans la jungle amazonienne que dans la chambre à coucher. Ces lieux de l’intime où chacun·e essaye de survivre face à la grandeur du monde patriarcal et au reliquat colonial qui englobe tout sur son passage. Au cœur de la photographie de Tatiana Lopez dansent les femmes, et résistent les populations Indigènes et la nature face à l’extractivisme (l’accumulation des richesses par l’exploitation des ressources naturelles, ndlr). Une étroite collaboration se noue entre l’artiste et ses sujets. « Je pense qu’à travers la photographie et la broderie, je peux communiquer et me connecter aux autres plus profondément. Ensemble, nous tissons de nouvelles perspectives et de nouveaux contextes », affirme-t-elle.

Se sentir chez soi

La broderie appelle Tatiana Lopez. Sur un polaroid pris de sa grand-mère avant qu’elle ne décède, ligature après ligature, sans le savoir, elle renoue avec un passé et un lieu. « Je ne savais pas pourquoi j’étais tellement attirée par la broderie sur photographie. Tout a pris son sens lorsque mon père m’a avoué que ma grand-mère brodait sur des hamacs pour les vendre quand il était enfant », raconte-t-elle. Avant sa naissance, le père de l’autrice migre aux États-Unis. Au lendemain de ses 18 ans, elle part avec sa mère le rejoindre. La notion de « maison » est floue. À quelle terre appartient-elle ? L’aiguille lui permet de naviguer entre son identité propre et son parcours d’immigré qui cherche à se sentir « chez elle ». De la même manière, elle lui a permis de se reconnecter avec elle-même lorsque son mariage a pris fin il y a quelques années. Alors qu’elle cherche à comprendre en quoi le corps sert d’archive de nos expériences, en quoi les relations sont impermanentes, elle entame un projet particulièrement personnel, Mending the Memory of Us. « Je brodais sur des auto-portraits pris au Polaroid une carte des émotions qui se manifestent dans le corps lors d’une rupture amoureuse. » Une façon pour l’artiste de créer son chemin vers l’amour de soi, en passant par chaque phase d’un deuil : la tristesse, la colère, l’acceptation et la reconstruction. « Ce procédé artistique m’a permis de me réancrer dans mon travail et de me reconnecter avec ce que je voulais créer », confie-t-elle.

© Tatiana Lopez
© Tatiana Lopez
© Tatiana Lopez
© Tatiana Lopez

Femmes Sapara, à corps et à terre

Un travail de recherche ethnographique et artistique sur la nation Sapara conduit Tatiana Lopez au cœur de la Province de Pastaza, dans l’Amazonie Équatorienne. À l’intersection entre le droit des femmes, la nature et l’expérience coloniale, In Between the Forest Echos the Song of the Burning Anaconda explore, de manière pluridisciplinaire, les pratiques animistes de la population indigène Sapara et en particulier les relations symboliques entre les femmes Sapara, leur terre et les rêves. Une collaboration méticuleuse naît alors entre la photographe et les femmes Sapara. Dans une volonté de reconquérir son corps et sa terre, dépossédés face à l’oppression et la domination coloniale, chaque femme a brodé son portrait délicatement pris par la photographe avec son Polaroid. « La photographie est une façon puissante de représenter des sujets passés ou présents. En brodant, on montre que le lieu ne se dissocie pas du corps. Le corps détient la connaissance, les sensations et les expériences. La forêt, elle aussi, est un lieu vivant qui produit de la connaissance. Nous devons la respecter et la protéger », explique-t-elle. Les points de fils rouges ou verts ne sont pas des simples embellissements. Ils symbolisent une parole retrouvée, longtemps entravée par l’oppresseur. Une nouvelle histoire se dessine à partir de fragment de mémoire individuelle et collective, et reflète les expériences et les rêves d’autotomie de ces femmes. Tatiana Lopez termine, soulignant la beauté du processus : « Il nous permet de nous se réapproprier les histoires qui ont été tues, ou oubliées, de donner une nouvelle signification à nos identités. » Telle une profusion de libération.

© Tatiana Lopez
© Tatiana Lopez
© Tatiana Lopez
© Tatiana Lopez
© Tatiana Lopez
À lire aussi
La colonisation vue par les photographes de Fisheye
La colonisation vue par les photographes de Fisheye
Chaque mois, retour sur l’une des thématiques fortes abordées par les photographes de Fisheye : cette fois, la colonisation. Sous des…
21 septembre 2023   •  
Écrit par Milena III
Love Me Again : les lettres d’amour ouvertes de Michella Bredahl
© Michella Bredahl 2023 courtesy Loose Joints
Love Me Again : les lettres d’amour ouvertes de Michella Bredahl
Dans Love Me Again, un livre édité aux Éditions Loose Joints, Michella Bredahl réunit des portraits réalisés pendant plus d’une dizaine…
11 janvier 2024   •  
Écrit par Ana Corderot
Prix Carmignac : le Ghana face aux ravages des déchetteries électroniques
© Bénédicte Kurzen
Prix Carmignac : le Ghana face aux ravages des déchetteries électroniques
Le journaliste Anas Aremeyaw Anas et les photojournalistes Muntaka Chasant et Bénédicte Kurzen remportent le Prix Carmignac 2024 avec…
15 mai 2024   •  
Écrit par Costanza Spina
Explorez
Inès Berdugo et l'humour en rempart
© Inès Berdugo
Inès Berdugo et l’humour en rempart
Un matin, sans crier gare, Inès Berdugo se réveille avec une drôle de pustule sur le menton. Rendez-vous chez le dermatologue peu...
02 novembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Paris Photo a dévoilé le programme de son édition 2026 !
© AFP (Agence France-Presse), Michel Morgan, Paris, France, 9 octobre 1946, 1946, Fisheye Gallery
Paris Photo a dévoilé le programme de son édition 2026 !
La 29e édition de Paris Photo se tiendra au Grand Palais du 12 au 15 novembre 2026. À cette occasion, les œuvres de 1260 artistes...
28 octobre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
visual residue : collages d’émotions
© unknwnrt
visual residue : collages d’émotions
Sur son compte Instagram, Zhenya publie des collages empreints d’une sombre poésie. Une collection de « résidus visuels » qui convoque...
21 octobre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Blinded by your Grace : les tempêtes chassées
© Sarah Chaplin Espenon, 2026, courtesy Loose Joints
Blinded by your Grace : les tempêtes chassées
Dans son ouvrage Blinded by the Grace, publié chez Loose Joints, Sarah Chaplin Espenon s’intéresse aux femmes chasseuses de tornades. Une...
07 octobre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Diane Desclaux : les dernières langueurs de l’été
© Diane Desclaux
Diane Desclaux : les dernières langueurs de l’été
Dans Siga, Diane Desclaux célèbre l’indolence de l’été dans des clichés jouant avec les ombres et la géométrie. Réalisée sur différentes...
À l'instant   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Dominique de Font-Réaulx et Quentin Bajac : le Louvre en images
Pierre Jahan. Ballet du Louvre,1947. Epreuve argentique. © Musée du Louvre 2025 / Thomas Clot / © Photo Pierre Jahan, Fonds musée du Louvre
Dominique de Font-Réaulx et Quentin Bajac : le Louvre en images
Sobrement nommée Louvre Photo, la nouvelle exposition du plus grand musée du monde témoigne des liens étroits qu’il entretient avec la...
04 novembre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
En Norvège, le blues des montagnes éblouissantes de Catherine Opie
Catherine Opie, Circle of Ice, 2024. © Catherine Opie. Courtesy the artist; Regen Projects, Los Angeles; Lehmann Maupin, New York, Hong Kong, London, and Seoul; Thomas Dane Gallery. London and Napoli.
En Norvège, le blues des montagnes éblouissantes de Catherine Opie
Exposés jusqu'au 3 janvier au musée PoMo à Trondheim, en Norvège, à quelques kilomètres au-dessus du cercle arctique, les portraits de...
03 novembre 2026   •  
Écrit par Jordane de Faÿ
Concours Fisheye x Arc'teryx : découvrez le nom des lauréats !
© Amandine Joset
Concours Fisheye x Arc’teryx : découvrez le nom des lauréats !
En ce début septembre, les membres du jury du concours Fisheye x Arc’teryx se sont réunis afin de désigner leurs trois lauréats. Les...
02 novembre 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA