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Dans The Return, Salih Basheer raconte une crise humanitaire tue, celle survenue au Soudan en 2023. Il dévoile tout ce qui se joue dans les déplacements forcés et surtout la violence de l’incapacité à revenir chez soi. Il nous pousse à regarder, à ne pas se détourner de cette réalité. Cet article est à lire en intégralité dans le dernier numéro de Fisheye.
L’aluminium qui unit les pages s’enroule. Il rappelle les barbelés, les spirales. On y revient, on tourne, tourne à en perdre haleine. Ce n’est pas une reliure anodine, elle enferme autant qu’elle relie. Notre regard cherche à s’ancrer quelque part, peut-être dans celui de cette femme qui nous appelle, nous interpelle par son intensité. Il ne faut pas se défaire de ce qui se passe, le drame est là, sous nos yeux. Pourquoi feint-on de ne pas l’avoir vu arriver ? Pourquoi nous taisons-nous face à ce qui se passe ? Si tout semble loin, abstrait, comme dilué dans le flux continu des images, c’est bien là, proche de nous, dans ces pages. C’est écrit, mais c’est silencé. C’est écrit, mais on ne prend pas le temps de lire. Ou alors on le lit, puis on oublie. On passe à ce qui est autrement spectaculaire, encore plus dramatique. Les conflits s’intensifient autour de nous, les horreurs se multiplient, et l’on détourne le regard.
C’est précisément là que le travail de Salih Basheer nous ramène au concret. Il nous oblige à rester. Dans The Return, l’artiste soudanais se tourne vers la crise humanitaire au Soudan, déclenchée par la « guerre des généraux », un conflit armé ayant débuté le 15 avril 2023. Une guerre opposant les Forces armées soudanaises (SAF) d’Abdel Fattah al-Burhan et les Forces de soutien rapide (FSR), une force paramilitaire dirigée par Mohamed Hamdan Dogolo. Une guerre « contre les civils », selon les mots du journaliste Vincent Hugeux, car elle « impose la violence de deux belligérants – n’ayant aucune légitimité politique – à une population ». Une crise humanitaire décrite comme « la pire crise de déplacement au monde » par l’ONU. Près de 13 millions de personnes déplacées depuis avril 2023, dont 8,6 millions à l’intérieur du pays et plus de 4 millions dans les pays voisins. On recense depuis des centaines de milliers de mort·es. Ces chiffres sont vertigineux, mais le travail de Salih Basheer reste, quant à lui, à hauteur d’humain·e.
La plaie sur le papier
Depuis ses débuts, Salih Basheer travaille sur le deuil et le processus de guérison, compliqué, lent, éreintant. Il étudie les déplacements forcés géographiques, mais aussi le déplacement intérieur, celui qui perturbe l’identité, les repères. Comment tenir debout quand tout vacille ? Cette question qui sous-tend l’œuvre du photographe n’est pas théorisée de l’extérieur, mais vécue en son sein, et déposée à chaque fois sur le papier. Dans 22 Days In Between (2023), d’abord, il raconte la mort de ses deux parents dans un accident de voiture, à travers son regard d’enfant. Une sorte de journal intime d’un deuil qui installe dans l’entre-deux, suspend dans l’attente de jours meilleurs.
Dans The Return, le rapport à l’intime est précieux, le lien à l’écriture toujours vivant. À travers des extraits de carnets personnels, des échanges avec sa sœur Asia revenue au Soudan, il tente d’apaiser, de comprendre. Il intègre également Sous le siège, un essai coécrit avec le journaliste Joshua Craze, pour retracer les origines du conflit. Dans l’un de ces extraits, Salih Basheer revient sur un cauchemar récurrent qu’il fait, celui que tant d’autres ont dû vivre dans leur chair. Le retour à la réalité est brutal. Le réveil arrive, avec l’espoir que, dans le jour naissant, il y ait le foyer retrouvé, rassurant. « Né au Soudan, je suis profondément lié à cette histoire. À travers ce travail, je souhaite présenter les défis auxquels mon peuple est confronté, tant au Soudan que dans les pays voisins où beaucoup ont trouvé refuge », écrit-il.
Retrouvez cet article dans son intégralité au cœur du Fisheye#75.

Né en 1995 à Omdurman au Soudan Salih Basheer déménagé au Caire en 2013 après son lycée. Il a d’abord obtenu une licence en géographie à l’université du Caire en 2017, avant de recevoir son diplôme en photojournalisme au Danemark en 2019. Ses séries de photo gravitent autour des notions de deuil, de déplacement et d’appartenance.


