À travers Female Gaze, Luma Koklova réenchante le monde

09 janvier 2025   •  
Écrit par Marie Baranger
À travers Female Gaze, Luma Koklova réenchante le monde
© Luma Koklova. Female Gaze (Cosmologies).
© Luma Koklova

Dans « Female Gaze », le premier chapitre de sa série Cosmologies, la photographe Luma Koklova pose un regard neuf, décolonisé et libéré des logiques de domination sur la nature. Elle compose une balade poétique et redessine le lien invisible entre l’environnement et les humain·es selon sa propre vision écoféministe.

Luma Koklova conçoit ce qu’elle appelle des « images-portails vers de nouvelles dimensions de compréhension », dans lesquels nous plongeons, tête la première. Dans l’eau monochrome d’une rivière, dans le ciel parsemé d’étoiles, dans une végétation luxuriante mauve et sang. Sur les images de la photographe, la nature est ubiquiste, mais tantôt une silhouette presque nue s’impose, avec délicatesse. « Mon travail repose sur une approche expérimentale où la photographie devient un moyen de saisir ce qui échappe à l’œil nu et de révéler les dynamiques invisibles qui traversent l’espace et le temps, tout en interrogeant la relation de l’humain·e à son environnement », détaille-t-elle. S’appuyant sur la notion de cosmologies qui, selon le Dictionnaire de l’anthropologie, constitue les grandes lois qui régissent l’univers – sa composition, les connexions entre les éléments qui le forment, mais aussi la place des êtres humains –, l’artiste propose une relecture, un affranchissement de la conception du monde qui prédomine. « Les cosmologies sont un lieu où penser le monde. Chaque société développe sa propre vision du cosmos, et celle qui prévaut dans notre monde moderne est bâtie sur l’idée d’une hiérarchie entre les êtres et d’une objectivation du vivant. Elle nous mène actuellement droit au désastre », soutient Luma Koklova. Pour sa série, du même nom que ces lois physiques, dont le premier chapitre s’intitule « Female Gaze », elle s’empare de son regard de femme et propose une perspective du vivant qui n’est pas dictée par les rangs et les dualismes qui caractérisent notre époque contemporaine. « Ces derniers s’effacent devant la multitude d’interrelations et d’interconnexions qui nous lient », ajoute-t-elle.

© Luma Koklova
© Luma Koklova

Rêves lucides et écoféminisme

La photographie devient alors pour Luma Koklova un liant entre l’intime et l’univers. Les couleurs à la limite du visible, faisant écho à l’ultraviolet et à l’infrarouge, se dévoilent sur des images presque magiques. En parallèle, des monochromes et des négatifs « viennent symboliser ce moment où l’on passe de l’autre côté, au-delà », cet au-delà écoféministe vers lequel tend la série Cosmologies (l’écoféminisme est un courant de pensée philosophique qui associe les causes de l’oppression des femmes par les hommes et les causes de la surexploitation de la nature par les humain·es, ndlr). L’autrice cite la pensée de Silvia Federici qui, dans son ouvrage Caliban et la Sorcière : Femmes, corps et accumulation primitive (2016), raccorde l’arrivée du capitalisme avec la chasse aux sorcières – la discipline du corps des femmes – et le désenchantement des êtres et des écosystèmes – de fait, l’exploitation à outrance des ressources naturelles. Selon le rapport Becoming #GenerationRestoration : Ecosystem Restoration for People, Nature and Climate publié par les Nations unies, aujourd’hui, nous utilisons l’équivalent de 1,6 planète Terre pour conserver notre mode de vie actuelle. « L’exclusion des femmes – entre autres – dans l’écriture de notre cosmologie a engendré l’avènement d’un monde déconnecté du vivant, où génocides, écocides, féminicides s’inscrivent dans une logique destructrice et dominatrice. En mettant en lumière la violence systémique qui nous détache de la nature, l’œuvre de Silvia Federici m’incite à écouter les voix effacées et à réétudier les forces qui gouvernent nos sociétés. Comme tant d’autres, elle m’inspire à réécrire le réel en y réintégrant les subjectivités perdues », avoue Luma Koklova.

Ces « subjectivités perdues » apparaissent à la photographe lors d’états altérés de la conscience. Dans des rêves lucides ou aux cours de transes possibles grâce à des rites ancestraux, elle expérimente des univers alternatifs, des cosmologies autres, « empreinte des regards – parfois littéralement des yeux », raconte-t-elle. Ce moment lui permet d’entrevoir un différent chemin pour l’avenir, une route tournée vers l’écologie, « où nature et humanité sont synonymes et imbriquées au sein d’une même destinée », ajoute l’artiste. Puis à travers des images envoutantes, elle réenchante la planète, elle rend visible ces sociétés utopiques, décolonisées et déconstruites qu’elle aperçoit dans ses songes, ces façons de penser le monde laissées aux oubliettes par le capitalisme. Elle propose ainsi de vivre en harmonie avec la nature en refusant toute forme d’exploitation, qu’elle soit envers les humain·es ou envers l’environnement.

© Luma Koklova
© Luma Koklova
© Luma Koklova
© Luma Koklova
© Luma Koklova
© Luma Koklova
© Luma Koklova
© Luma Koklova
À lire aussi
Onironautica : les rêves lucides, l’IA des êtres humains
© Ludovica De Santis
Onironautica : les rêves lucides, l’IA des êtres humains
Collections d’images venues de rêves lucides, Onironautica de Ludovica De Santis interroge, au travers de mises en scène intrigantes…
19 juillet 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Maja Daniels : Ma sorcière mal-aimée
© Maja Daniels, Tenn Lars Persson. Gertrud.
Maja Daniels : Ma sorcière mal-aimée
Dans son livre Gertrud, la photographe et réalisatrice suédoise Maja Daniels tente de raviver le destin perdu de Gertrud Svensdotter, une…
10 octobre 2024   •  
Écrit par Marie Baranger
Rebecca Najdowski : expérimentations et désastre écologique
© Rebecca Najdowski
Rebecca Najdowski : expérimentations et désastre écologique
Dans sa série Ambient Pressure, l’artiste Rebecca Najdowski nous invite à interroger le rôle du médium photographique dans notre…
18 décembre 2024   •  
Écrit par Agathe Kalfas
Explorez
Diane Desclaux : les dernières langueurs de l’été
© Diane Desclaux
Diane Desclaux : les dernières langueurs de l’été
Dans Siga, Diane Desclaux célèbre l’indolence de l’été dans des clichés jouant avec les ombres et la géométrie. Réalisée sur différentes...
05 novembre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
En Norvège, le blues des montagnes éblouissantes de Catherine Opie
Catherine Opie, Circle of Ice, 2024. © Catherine Opie. Courtesy the artist; Regen Projects, Los Angeles; Lehmann Maupin, New York, Hong Kong, London, and Seoul; Thomas Dane Gallery. London and Napoli.
En Norvège, le blues des montagnes éblouissantes de Catherine Opie
Exposés jusqu'au 3 janvier au musée PoMo à Trondheim, en Norvège, à quelques kilomètres au-dessus du cercle arctique, les portraits de...
03 novembre 2026   •  
Écrit par Jordane de Faÿ
Concours Fisheye x Arc'teryx : découvrez le nom des lauréats !
© Amandine Joset
Concours Fisheye x Arc’teryx : découvrez le nom des lauréats !
En ce début septembre, les membres du jury du concours Fisheye x Arc’teryx se sont réunis afin de désigner leurs trois lauréats. Les...
02 novembre 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
InCadaqués Festival : Julie Peiffer remporte le Premi Fotografia Femenina 2026
© Julie Peiffer
InCadaqués Festival : Julie Peiffer remporte le Premi Fotografia Femenina 2026
Le Premi Fotografia Femenina Fisheye x InCadaqués 2026 a récompensé Julie Peiffer pour Renversement, une série où la nature fragile...
10 octobre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Les Vestiges indociles ou les souvenirs évanescents de Léonard Bourgois-Beaulieu
© Léonard Bourgois-Beaulieu
Les Vestiges indociles ou les souvenirs évanescents de Léonard Bourgois-Beaulieu
Jusqu’au 28 novembre 2026, au cœur du 3e arrondissement parisien, la galerie Alain Gutharc se fait l’écrin de fragments de mémoire voués...
Il y a 9 heures   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Prix Bayeux Calvados-Normandie : l'Afghanistan vu de l'intérieur par Elise Blanchard
© Elise Blanchard
Prix Bayeux Calvados-Normandie : l’Afghanistan vu de l’intérieur par Elise Blanchard
Jusqu'au 7 novembre 2026, Elise Blanchard présente Vu de l'intérieur, l'Afghanistan depuis le retour des Talibans, une immersion de sept...
06 novembre 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
LaCinetek : quand Raymond Depardon plongeait au cœur du système judiciaire
Image issue de Faits divers de Raymond Depardon © Raymond Depardon
LaCinetek : quand Raymond Depardon plongeait au cœur du système judiciaire
Jusqu'au 5 décembre 2026, LaCinetek met à disposition, dans son abonnement, deux films documentaires de Raymond Depardon : Faits divers...
05 novembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Diane Desclaux : les dernières langueurs de l’été
© Diane Desclaux
Diane Desclaux : les dernières langueurs de l’été
Dans Siga, Diane Desclaux célèbre l’indolence de l’été dans des clichés jouant avec les ombres et la géométrie. Réalisée sur différentes...
05 novembre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet