Photographies de rue, couleurs et lumières : le vif héritage de Saul Leiter

05 août 2023   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Photographies de rue, couleurs et lumières : le vif héritage de Saul Leiter
© Saul Leiter. Autoportrait, vers 1942. Avec l’aimable autorisation de la Saul Leiter Foundation.
© Saul Leiter. Neige, 1960. Avec l’aimable autorisation de la Saul Leiter Foundation.

Maître de la couleur et photographe de rue de génie, Saul Leiter a exercé une vive influence sur les générations qui l’ont suivi. L’exposition de fragments de son œuvre aux Rencontres d’Arles se présente comme l’occasion toute trouvée de scruter la force de l’héritage laissé par l’artiste.

Il existe des photographes dont les tirages marquent les esprits pour une raison qui transcende la seule réalité qu’ils donnent à voir. Saul Leiter s’est imposé comme l’un d’eux. Pionnier de la couleur et flâneur attentif aux détails, si son œuvre a connu un regain de notoriété tardif, elle figure aujourd’hui comme l’une des sources d’inspiration majeure d’un grand nombre de jeunes artistes avec lesquels nous nous sommes entretenus ces dernières années. Sarah van Rij, David van der Leeuw, Steve Salgado, Marina Nota, Francesco Gioia, Oumaïma Belouali ou encore Craig Whitehead font partie de ceux qui revendiquent l’influence du maître new-yorkais dans leurs créations personnelles.

Art du contrepoint, poésie de la rue, éloge du fragment, éclat de couleur et lueur floue se présentent comme autant d’harmonies qui témoignent de l’architecture bien pensée des images de Saul Leiter. En cristallisant la beauté des métropoles avec un charme atemporel, Sarah van Rij et David van der Leeuw s’inscrivent à merveille dans cet héritage. Ensemble ou en solitaire, le couple néerlandais trace les contours d’un monde singulier. « Ce que nous recherchons est très spécifique. Nous sommes en quête de formes conceptuelles, d’ambiances qui sont le reflet de notre réalité et non une représentation directe de ce qu’elle est véritablement. Notre approche est plus psychologique, philosophique. Plusieurs couches se superposent, et chacun peut comprendre nos images selon sa propre perception. Cela rend les choses encore plus poétiques », étaye le duo.

© Sarah van Rij
© Saul Leiter. Rideau rouge, 1956. Avec l’aimable autorisation de la Saul Leiter Foundation.
© David van der Leeuw
Grace Unseen © Marina Nota

Une autre approche du quotidien

D’autres photographes tirent un enseignement plus spécifique du grand œuvre de Saul Leiter. À titre d’exemple, Steve Salgado et Marina Nota sillonnent respectivement Chicago et Athènes en quête de moments de vie qui, dans le tumulte général, auraient tendance à se perdre, à passer inaperçus. L’exercice est d’autant plus complexe que les deux artistes s’adonnent à leurs pérégrinations dans le quartier qu’ils habitent, soit un espace qui leur est nécessairement familier. « Aujourd’hui, je sors rarement de chez moi sans un appareil photo et je suis reconnaissant de ce que cela m’a apporté en matière de vision du monde, explique l’Américain. Cela a créé un lien plus significatif avec la façon dont j’appréhende les communautés dont je fais partie. » Au fil de leurs images, de petites histoires se dessinent alors, çà et là, et esquissent une frise qui saisit certains aspects de l’esprit d’une époque et d’une ville.

Francesco Gioia et Oumaïma Belouali partagent, quant à eux, ce même attrait pour ces nuances rares du quotidien, qui ressortent sans pareil dans l’urbanité morose. Le premier dépeint des scènes à la dramaturgie marquée tandis que la seconde joue avec l’imprécision et les reflets. Craig Whitehead se trouve à la lisière de ces deux pratiques et répond à une envie de cacher ses sujets pour mieux exciter la curiosité de celui ou celle qui regarde. Ses clichés éveillent ainsi l’imagination et invitent à s’immerger dans le cadre pour projeter nos propres impressions. « J’adore travailler sur la mémoire, et ses multiples facettes font partie intégrante de mon œuvre, assure-t-il. J’aime m’exprimer sans avoir à suivre de direction précise. Souvent, je me trompe, mais mon intuition me mène parfois vers de l’inattendu, de l’intéressant. Je crois qu’il nous faut apprendre le langage de la photo par nous-mêmes, et nous découvrir à travers lui. » Cet élan fondamental se retrouve chez Saul Leiter qui déclarait « croi[re] à la beauté des choses simples » et « pense[r] que la chose la plus insignifiante peut s’avérer très intéressante ». À une époque saturée d’images, l’ensemble de ces démarches propose une autre approche du quotidien et rappelle finalement toute l’importance de « prendre plaisir à regarder » ce qui nous entoure.

© Steve Salgado
© Saul Leiter. Parapluie rouge, vers 1955. Avec l’aimable autorisation de la Saul Leiter Foundation.
Grace Unseen © Marina Nota
© Francesco Gioia
© Saul Leiter. Avec l’aimable autorisation de la Saul Leiter Foundation
© Oumaïma Belouali
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