Les Rencontres de Niort 2026 : nos urgences contemporaines

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Écrit par Fabrice Laroche
Les Rencontres de Niort 2026 : nos urgences contemporaines
Piton Carré, massif du Vignemale, 2021, série De glace © Grégoire Eloy
Portrait en noir et blanc
Sous terre © Antoine Lecharny

Jusqu’au 31 mai 2026, les Rencontres de la jeune photographie internationale de Niort 2026 dévoilent leur nouvelle édition. Cette année, les artistes émergents invités en résidence étaient accompagnés par Grégoire Eloy. Toutes et tous proposent de sujets ancrés dans la réalité du territoire. 

« Agis dans ton lieu, pense avec le monde. » C’est avec cette citation du poète martiniquais Édouard Glissant que Philippe Guionie, directeur de la Villa Pérochon, donne le pouls de l’édition 2026 des Rencontres de la jeune photographie internationale à Niort. Ici, on ne se contente pas d’accrocher des images : le festival s’affirme comme un incubateur à l’échelle de toute la ville. Si la célèbre résidence de création accueille cette année huit jeunes talents (dont six sélectionnés parmi un nombre record de 324 candidatures), l’événement rassemble au total dix-huit artistes de cinq nationalités à travers neuf expositions. L’objectif ? Ne plus simplement illustrer un territoire, mais s’y engager pour le métamorphoser. Au cœur de cet écosystème, un auteur dresse la colonne vertébrale de l’événement : le photographe et invité d’honneur Grégoire Eloy.

Ausculter la matière et le temps

Invité d’honneur avec son exposition-rétrospective Troisième nature, Grégoire Eloy ne photographie pas seulement le paysage : il l’ausculte. Déployée au cœur de la Villa Pérochon, cette exposition monumentale retrace dix années d’exploration photographique. Son immersion avec le glaciologue Étienne Berthier donne le vertige. En analysant un million d’images satellites sur vingt ans, le constat est implacable : la glace qui fond chaque année dans le monde suffirait à recouvrir toute la France sous 50 à 60 centimètres de glace. Face à cette masse vertigineuse de données, l’artiste s’interroge d’ailleurs : « Comment consulter, trier, publier un million d’images ? »

Mais réduire cette exposition aux seules cimes glacées serait une erreur. Le parcours nous plonge dans une multiplicité de milieux naturels étudiés au plus près de la matière : les cicatrices géologiques des failles sismiques italiennes, les nuits au milieu de la biodiversité de la forêt du Perche ou encore la vie de l’estran breton. Une démarche scientifique et poétique d’une lucidité absolue, portée par des tirages argentiques à l’esthétique noire et charbonneuse qui nous permettent encore de rêver. Une urgence résumée par le photographe lui-même face au déclin de la glace : « Les années des glaciers sont comptées, notre présence est requise à leur chevet. » Un engagement total pour forger, au fil des salles, un nouvel imaginaire du vivant.

Une personne qui nage
Fermain Bay, Guernesey, 2016, série Les Déniquoiseaux © Grégoire Eloy
Lueur dans la nuit
Le Houéran © Arthur Perrin

La carte blanche : un sismographe des luttes intimes

Cette urgence environnementale irrigue la résidence de création, ce laboratoire d’idées basé au Fort Foucault, dont l’exposition collective est installée pour la première fois au musée Bernard d’Agesci. Dans cette aventure, Grégoire Eloy dépasse son statut d’invité d’honneur : il s’investit auprès des jeunes talents comme un mentor, partageant ses balades nocturnes pour leur transmettre une passion sans limites.  Pour propulser ces lauréats, le festival a eu une idée lumineuse : leur offrir un compagnonnage technique d’élite tout au long de leur séjour. Les résidents sont accompagnés pas à pas par deux tireurs d’exception du laboratoire Picto : Fred Jourda et Thomas Consani, ce dernier venant d’ailleurs de recevoir la distinction de « Maître d’art » décernée par le ministère de la Culture. Grâce à cette carte blanche pour expérimenter, la jeune génération s’est emparée du territoire : l’eau, l’agriculture, les traumatismes liés aux mégabassines et bien plus encore. Pour cette édition, le jury a sélectionné six photographes, rejoints par deux artistes issus de partenariats culturels inédits. Devant la qualité exceptionnelle des huit projets de cette résidence, faire un choix a été un véritable défi. Quatre d’entre eux dessinent avec une force particulière les contours de nos luttes actuelles. Jonas Wibaux, ouvrier agricole de métier, s’immerge naturellement dans le monde paysan. Fidèle à l’analogique, il développe lui-même ses films Super 8 et partage la révélation de ses tirages noir et blanc avec l’œil de Thomas Consani. Une approche brute, au plus près de la terre. Arthur Perrin, lui, place le visage au cœur de son récit. Loin du fracas, il cherche un souffle de réenchantement. Ses portraits explorent la part spirituelle des luttes écologistes et la quête d’apaisement post-Sainte-Soline. En photographiant les militants dans leur intimité, entourés de bannières peintes à la main – comme le fameux « Sortilège contre la méga machine » –, il remet l’humain et ses rituels au centre de l’image. Antoine Lecharny documente l’inaccessibilité physique des bassines, ces « zones d’ombre » que l’on cherche à soustraire aux regards. Il confronte la froideur des vues satellitaires à la réalité charnelle du terrain pour capter la violence sourde d’un paysage sous surveillance. Sa démarche tient en une volonté claire : documenter les traces de ces mouvements de résistance et de leur répression. Son objectif s’attarde ainsi sur les cairns de pierres, fragiles mémoriaux érigés en hommage aux blessés, que l’administration s’obstine à raser. Pour lui, chaque pierre déplacée raconte une blessure que le paysage ne peut plus cacher.  En poursuivant ce parcours, on rencontre Emanuela Cherchi, qui nous emmène au chevet du monde animal. En s’immergeant dans un centre de soins pour la faune sauvage du territoire niortais, elle explore le « soin désintéressé » : cet acte pur envers un être vivant blessé. Au fil de nos discussions, elle posait ce constat implacable : « La faune sauvage, on a besoin de la sauver de qui ? De nous-mêmes. » Elle incarne ici un projet de réparation pour recréer un lien entre l’humanité et la nature.  Cette déambulation n’est qu’un aperçu de la richesse du festival. Au-delà des résidents, d’autres auteurs sont à découvrir au fil des expositions de la ville. 

Portrait d'un homme avec une poule sur son épaule
Dara et la poule, série Rue Des Belles Caves, 2023 © Jonas Wibaux
Un bâtiment avec un carré rouge
Brest, 2024 © Georges Rousse

L’art de l’immersion et du pas de côté

Habiter le monde, c’est aussi investir ses lieux les plus inattendus. Georges Rousse relève ici un défi architectural hors norme en s’installant dans la maison « Gaufrette », large de seulement 1,60 mètre. Pour compenser l’exiguïté du lieu et le manque total de recul, il a érigé un échafaudage extérieur monumental, véritable « tour de Babel » technique.
À l’intérieur, il crée des anamorphoses : des formes peintes qui semblent éclatées dans l’espace mais qui se recomposent parfaitement sous un angle précis. Pour l’artiste, qui se revendique photographe avant d’être plasticien, ce dispositif n’est qu’un outil de dessin pour fixer une image finale unique. L’œuvre nous rappelle qu’il n’existe qu’une seule place pour que l’image existe vraiment : celle de l’objectif. C’est l’emplacement exact de la caméra qui définit la perspective ; dès que l’on s’en écarte, l’illusion se brise et les formes se déforment. Il n’y a qu’un seul point de vue où la peinture et la réalité coïncident.

Au Pavillon Grappelli, Maxime Riché nous déplace vers un tout autre terrain avec sa série Métaformance. Fruit d’une résidence de création à La Capsule (Le Bourget) et au Collège international de Photographie, ce travail a été mené en anticipation des Jeux olympiques de Paris 2024. En observant des corps suspendus à des parois de plastique et de résine, l’artiste questionne l’artificialisation de notre rapport au vivant : nous recréons nos propres « natures » en salle lorsque le rocher disparaît au profit du mur urbain.

Lors de nos échanges, Maxime Riché, qui pratique lui-même cette discipline, nous a expliqué que ce projet explore notre « paysage intérieur » et notre désir de performance. Il s’intéresse particulièrement à la frontière entre le corps et la technologie, notamment à travers les prises instrumentées (mesurant la force et le temps de contact) et les capteurs corporels qui enregistrent chaque trajectoire. Il nous fait également découvrir le parcours de deux athlètes paralympiques de l’équipe des États-Unis qui, moins d’un an après leur amputation, atteignaient déjà le niveau de la Coupe du Monde. Pour eux, la prothèse n’est pas un simple outil, mais une partie intégrante du corps et un vecteur de libération.

Pour traduire cette fusion entre l’homme et la matière, l’artiste utilise une technique singulière, la résinotypie : ses tirages sont réalisés à partir de pigments obtenus en broyant de véritables prises d’escalade jaunes, rouges et bleues. Entre science-fiction et documentaire, son œuvre nous interroge : comment préserver l’habitabilité du monde si nous ne parvenons pas à accepter les limites de notre propre enveloppe corporelle ?

Au Pilori, Elie Monferier présente Journal des mines. En Ariège, il a exploré des sites miniers de haute montagne aujourd’hui inaccessibles et avalés par la forêt, comme la mine de Bulard. Ses œuvres ? De monumentales plaques d’acier sur lesquelles des images d’archives ont été attaquées à l’acide. Ces strates d’ocres et d’orangés montrent physiquement le temps qui ronge la mémoire. 

Lors de notre rencontre, l’artiste a exceptionnellement ouvert la vitrine pour nous confier Mort-terrain. Ces coffrets d’artiste, tous uniques, portent le nom de la couche de roche qu’il faut extraire avant d’atteindre le filon. À l’intérieur se dévoile la véritable genèse de son travail : des superpositions de vieilles archives, des photographies absentes de son livre initial et des essais plastiques faits de tirages non retenus. À l’image de la mine, chaque page devient une strate de sa propre recherche. 

Dans ce même bâtiment du Pilori, cette approche hybride du paysage se prolonge de manière plus onirique avec Dana Cojbuc. Son travail repose sur une stratégie de prolongement : la photographie reste intègre, mais le dessin au fusain vient étirer le réel au-delà du cadre. Fidèle à sa règle de « ne pas dessiner la photo », elle cherche un équilibre où le blanc du papier sert de respiration. Son investissement est aussi physique et débute parfois sur le terrain par un land art discret. Elle nous raconte, par exemple, avoir fabriqué une meule de foin à l’aube pour l’observer ensuite disparaître sous la marée. En utilisant le fusain pour prolonger ses clichés pris en Norvège ou dans les Landes, elle efface les frontières géographiques pour créer un paysage imaginaire sans limites. Cette transition fluide transforme le lieu en un espace d’exploration poétique où elle forge une véritable communauté visuelle entre des territoires pourtant lointains.

Chaque artiste apporte ainsi sa pierre à ce nouvel imaginaire du vivant, faisant de Niort, le temps d’un printemps, le sismographe de nos urgences contemporaines.

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