Les danses hantées de Vincent Desailly

03 août 2024   •  
Écrit par Milena III
Les danses hantées de Vincent Desailly
© Vincent Desailly
© Vincent Desailly

Entre 2018 et 2022, Vincent Desailly a eu carte blanche pour capturer les multiples facettes de l’Opéra Garnier. Avec De Marbre, paru aux Éditions secondes, il pose sur cet élément majeur du patrimoine un regard frais, empreint d’élégance – non sans une certaine ambiguïté.

L’Opéra national de Paris, qui occupe le 9e arrondissement parisien, s’impose généralement dans sa monumentalité, à la fois admirable et effrayante, et l’apparence massive de son architecture. Vincent Desailly a eu le privilège d’en découvrir les moindres secrets. Dans cet édifice, musique, danse, poésie lyrique et parfois théâtre se mêlent en chœur depuis son inauguration, à la fin du 19e siècle. De Marbre, à l’origine, naît d’une commande faite par l’institution à Vincent Desailly il y a quelques années de cela – qui n’a pourtant alors aucune culture de la danse classique. L’artiste découvre donc ce monde d’un œil neuf : « Le luxe que j’avais est de n’être jamais entré dans ces lieux auparavant », confie-t-il. Dans ce monument à l’architecture éclectique, très commentée, où la haute qualité artistique rejoint l’aura sacrée de l’opéra, il ne se concentre que sur ses propres impressions sensibles et ses intuitions.

Tout en s’affranchissant des pièces principales, le photographe sonde l’Opéra Garnier, de son toit à ses souterrains. Pour se lancer dans cette vaste entreprise, il choisit de travailler par étapes en se posant à lui-même des contraintes : en retirant tout d’abord l’aspect humain, en se concentrant exclusivement sur l’architecture, et en se focalisant sur le figuratif et les détails, en y cherchant l’émotion. La découverte des danseur·ses est alors d’autant plus bouleversante qu’elle est retardée. « Une obsession est née, à savoir : comment retranscrire ce que l’on ressent devant un ballet, alors qu’il y a toute une énergie qu’on ne peut saisir que dans le mouvement ? », s’interroge-t-il. 

© Vincent Dessailly
© Vincent Desailly
© Vincent Desailly
© Vincent Desailly

Faire des dissonances un tout gracieux

Avant de devenir photographe, Vincent Desailly s’était lancé dans une aventure au long court avec la cocréation du magazine de société Snatch, où il supervisait, entre autres, l’équipe créative et la photo. Avec le temps et l’expérience, il a, en bon fureteur qui ne peut se résoudre à rester à la surface des choses, naturellement désiré s’appliquer lui-même au 8e art. Désormais, il collabore avec M, le magazine du Monde, et travaille parfois en tant que commercial. À la suite de ses premiers travaux, avec De Marbre, il creuse des obsessions, et défend une approche évolutive, qui s’inscrit dans la durée. « Ce qui me plaît, c’est l’idée que mon style se transforme de mieux en mieux dans ma tête à chaque projet, et avoir des perspectives de plus en plus large », confie-t-il. J’aime l’idée de penser la photo comme un escalier où l’on gravit les échelons, et où il nous revient à nous d’avancer. Alors soit on essaye d’élargir son spectre de possibilités, soit on tente de rajouter des couches à son vocabulaire », poursuit-il. Au fil des pages, la tentative manifeste du photographe de casser le sentiment d’harmonie que l’on a de ce lieu opère, si bien que sublime et disgracieux s’enlacent pour figurer notre modernité, où les réalités s’entrechoquent sans cesse. Ces carrefours culturels et ces dissonances, Vincent Desailly semble les apprécier délicieusement et vouloir concocter à partir de ces éléments un type de magie inné.

Danseur·ses flou·es et décors nets

Des rencontres humaines qu’il réalisera au cours de son aventure, il gardera de captivants portraits, ainsi que d’impressionnants tableaux scéniques capturés au cours des spectacles et des répétitions des danseur·ses. Comme dans son ouvrage précédent, The Trap – un projet sur le monde des « trap » à Atlanta, où le photographe s’est immergé auprès des musicien·nes, marchand·es et résident·es de la ville – il ne s’attache pas à une esthétique du luxe et de l’opulence, mais à une grande sobriété, qui se traduit par des compositions soignées et épurées. Vincent Desailly prend soin de ne garder des danseur·ses sur scène que des clichés flous, pour contrebalancer l’immobilité et la netteté des éléments d’architecture – manière de dire qu’il n’y a que ce qui est mort qui est figé, et que le vivant par conséquent ne peut être vraiment saisi. Cet emploi du flou s’inscrit dans une véritable recherche plastique, l’inscrivant notamment parmi les artistes que la curatrice Agnès Costa a rassemblé·es pour l’ouvrage Flou, publié chez Note Note Éditions.

Morcelé en petits fragments, le bâtiment de l’Opéra apparaît comme un puzzle auquel le·a spectateurice est libre de redonner, ou non, une cohérence. Mais au lieu du décor poli auquel l’on s’attend, ses coulisses se manifestent, sous l’œil de Vincent Desailly, comme des espaces où le chaos des artistes qui s’affairent dans les loges est visible. Sous certains aspects, prennent même des allures sordides. En témoigne cette image d’une pièce recouverte d’une poudre rouge sang, ou celle d’un cabinet de curiosités – des crânes humains entassés dans un placard – qui vient rappeler les multiples époques que ces lieux ont traversés. Ici, la mort et la vie semblent cohabiter quotidiennement. « Ma photographie n’est en général pas très joyeuse, concède-t-il. Lorsque l’on retire le cadrage, la lumière ou la couleur, ce qui m’intrigue est toujours assez sombre, dur et brut. » Sa sensibilité artistique correspond par certains points à l’atmosphère du lieu, sans fenêtres, où l’on ne sait jamais l’heure qu’il est ni le temps qu’il fait dehors. Fantômes et présences humain·es, côtés mystiques et plus habités, sont convoqués dans des clichés bruts, où se déploie une forme de poésie dans laquelle rien n’est mis en scène ni accentué, mais épouse simplement les couleurs et les formes de l’opéra. Vincent Desailly dresse ainsi un tableau qui construit de l’enchantement dans le contraste, et mène un récit élégant en naviguant dans l’univers des danseur·ses.

© Vincent Desailly
© Vincent Desailly
© Vincent Desailly
© Vincent Desailly
© Vincent Desailly
© Vincent Desailly
français / anglais
Texte par Salomé Kiner
80 p., 38 photos
27×33,5 cm
45€
À lire aussi
Dance Theatre after Pina Bausch : le ballet d’émotions de Valéria Quinci
© Valéria Quinci / Compagnie Vid(e)a, performeur·ses: Arya Pegaz, Layra Rodrigues, Ludivine Vauthier, Mathie Puglisi
Dance Theatre after Pina Bausch : le ballet d’émotions de Valéria Quinci
C’est durant les répétitions d’une compagnie de danse que Valéria Quinci réalise Dance Theatre after Pina Bausch. Un hommage en noir et…
09 mai 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Christophe Acker et Johana Malédon : la ville par la danse
Christophe Acker et Johana Malédon : la ville par la danse
Explorer le rapport du corps à la ville de Vichy à travers la pratique chorégraphique, c’est ce que réalisent le photographe et…
16 mai 2023   •  
Écrit par Milena III
Explorez
Écran, écran, dis-moi ce que pensent les photographes...
© Jonathan Chandi
Écran, écran, dis-moi ce que pensent les photographes…
Indissociables de notre quotidien, les écrans et les réseaux sociaux ont radicalement transformé notre rapport à l'image. Entre la...
09 avril 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Mundane : la dramaturgie d’une violence sociale
© Salma Abedin Prithi
Mundane : la dramaturgie d’une violence sociale
Dans Mundane, série théâtrale aux contrastes maîtrisés, Salma Abedin Prithi met en scène la violence et ses dynamiques sociales dans son...
04 avril 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Pour Toujours : le regard subversif de Birgit Jürgenssen
© Birgit Jürgenssen
Pour Toujours : le regard subversif de Birgit Jürgenssen
Fortes de 130 ans d'engagement auprès des artistes, les Galeries Lafayette s'associent aux quinze ans du Centre Pompidou-Metz. Le projet...
30 mars 2026   •  
Tassiana Aït-Tahar : "Uber et l'argent du beurre"
© Tassiana Aït-Tahar
Tassiana Aït-Tahar : « Uber et l’argent du beurre »
Le 27 mars 2026, l’artiste et photographe Tassiana Aït-Tahar publie Uber Life aux éditions Fisheye, un ouvrage immersif retraçant ses...
26 mars 2026   •  
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Les images de la semaine du 6 avril 2026 : d'autres mondes
© Lore Van Houte
Les images de la semaine du 6 avril 2026 : d’autres mondes
C'est l'heure du récap' ! Cette semaine, les nouvelles vont bon train, et notamment l'annonce de la programmation de la 57e édition des...
Il y a 10 heures   •  
Écrit par Ana Corderot
Art Paris 2026, le printemps de l’art
© Sarfo Emmanuel Annor / The Bridge Gallery
Art Paris 2026, le printemps de l’art
Le très attendu rendez-vous de l’art contemporain a donné son coup d’envoi jeudi soir. Jusqu’à dimanche, 165 galeries présentent, sous la...
11 avril 2026   •  
Écrit par Jordane de Faÿ
Voici nos coups de cœur du salon unRepresented by a ppr oc he 2026
© Auriane Kolodziej
Voici nos coups de cœur du salon unRepresented by a ppr oc he 2026
La 4e édition d’unRepresented by a ppr oc he se tient à l'espace Molière jusqu'au 12 avril 2026. Comme à l’accoutumée, le salon fait la...
10 avril 2026   •  
Lore Van Houte : le cyanotype comme journal intime et refuge poétique
© Lore Van Houte
Lore Van Houte : le cyanotype comme journal intime et refuge poétique
Étudiante en sciences culturelles et artiste visuelle, Lore Van Houte capture la poésie de son environnement à travers le prisme bleuté...
10 avril 2026   •