Mettre en image l’amour : Fisheye multiplie les déclarations

14 février 2024   •  
Écrit par Milena III
Mettre en image l'amour : Fisheye multiplie les déclarations
© Momo Okabe
© Marc Martin
© Létizia Le Fur
© Julie De Sousa
© Marc Martin
« Mon CRS » © Marc Martin

Enjeux sociétaux, troubles politiques, crise environnementale, représentation du genre… Les photographes publié·es sur Fisheye ne cessent de raconter, par le biais des images, les préoccupations de notre époque. À travers des prismes différents, des angles et des pratiques variés, toutes et tous se font les témoins d’une contemporanéité en constante évolution. Parmi les sujets abordés sur les pages de notre site comme dans celles de notre magazine se trouve l’amour. À l’occasion de la Saint-Valentin, les auteurices croisent les écritures comme les médiums pour révéler leurs sentiments, leurs émotions, leurs découvertes et leurs interrogations, et nous invitent ce faisant à nous immerger dans nos propres romances. Lumière, entre autres, sur Létizia Le Fur, Ward Long, Momo Okabe, Marc Martin, Julie De Sousa, Pixy Liao, Alice Khol et Vincent Muller.

Qu’est-ce qui se meut davantage dans l’âme, et émeut plus que l’amour ? Obéissant à sa logique propre, capable d’élever au plus haut comme de briser les rêves, il est peut-être la meilleure manière d’entrer au plus profond de soi-même, et d’échapper à toutes les certitudes. Phénomène que l’on peine à définir, subjectif par essence, l’amour interroge notamment le pouvoir de l’image lui-même, et de l’art en général. 

Rendre hommage à l’être aimé

En mars 2022, la Maison Européenne de la Photographie (MEP) accueillait une grande exposition consacrée à l’intimité, dans sa plus grande radicalité. Conçue en référence aux compilations que s’offraient autrefois les amoureux, Love Songs questionnait avec brio l’objectivité du médium photo, en questionnant comment capturer de l’amour. Peut-on pas s’approprier l’image comme on le fait pour des morceaux de musique par exemple, afin d’exprimer nos sentiments et nos émotions ? De la maladie à la censure politique, du charnel au spirituel, de la libéralisation des mœurs à la passion brûlante, de la dépendance à la rupture, les photographies de René Groebli, Nan Goldin, Larry Clark ou encore Nobuyoshi Araki se côtoyaient alors pour nous immerger dans les paysages émotionnels de leurs auteurices.

Létizia Le Fur nous prend elle aussi par la main pour nous inviter à suivre avec elle la figure nue, fascinante d’un homme qui erre à travers une nature hypnotisante : une manière, sans doute, d’illustrer la découverte d’un monde effervescent encore inconnu. Car peut-être qu’à l’image de l’immensité de la nature, nous sommes, face à l’amour, comme cet être à la lisière du monde. La photographe donne ainsi une dimension mythologique à l’aventure humaine et amoureuse.

Summer Sublet est une histoire contée par Ward Long, la sienne, celle de sa rencontre et de son amitié sincère avec cinq jeunes femmes qui l’ont accueilli à bras ouverts. Avec une sensibilité extraordinaire, il représente à la fois sa vulnérabilité, son émerveillement et sa légèreté éprouvés dans leur colocation commune, où la liberté et la créativité étaient reines. Sa série, à découvrir dans un épisode Focus, apparaît comme le témoignage de l’évolution d’une relation, et un mot doux et urgent à ses amies.

Les envies de chacun·e

Momo Okabe capture les nombreuses nuances de l’amour autant qu’elle interroge notre rapport au charnel. Paru dans la collection Sub, Ilmatar est influencé par l’asexualité de son autrice, qui croise les histoires de plusieurs ami·es s’identifiant comme femmes, hommes et non binaires. Elle y repousse les frontières du tabou et de l’intime, et encapsule l’expérience de la nudité dans toutes ses dimensions – de la tendresse à la répulsion, jusqu’à la violence.

Marc Martin évoque au contraire une histoire érotique qui est comme une caresse dans un monde où les rêves d’amour ont si peu d’espace pour se déployer. Il choisit pour cela un couple malicieusement subversif, celui d’un CRS, en guerre avec son propre corps, et d’un·e chanteur·se non-binaire, à la silhouette féline.

Julie De Sousa, à sa manière, s’intéresse dans Nouvelles amours aux couples atypiques, aux relations plurielles. Du libertinage au polyamour, elle révèle la diversité de la relation possible à l’autre, et la prodigieuse capacité des un·es et des autres à s’inventer leurs propres règles. Une série en noir et blanc où la tendresse et les envies de chacun·e retrouvent toute leur liberté, en même temps qu’elle met en lumière les questionnements et les incertitudes d’une union.

Humour et visions décalées

Pixy Liao observe l’intimité pure de son propre couple, qui frôle parfois l’absurde. Experimental Relationship donne lieu à une lutte des identités, remet en perspective les rôles du féminin et du masculin en même temps qu’elle interroge le genre. Une photographie a-sexuelle, qui donne à voir le corps nu dans son aspect primitif – et qui devient par là non plus un évènement suscitant le désir, mais une situation ordinaire et parfois même comique. Pour autant, elle n’exclut aucunement une profonde tendresse et une grande sensualité. Au-delà de cela, Pixy Liao lève le voile sur ce que cette intimité brute d’une relation amoureuse peut avoir de déraisonnable, d’effrayant et de paradoxal.

Alice Khol est l’autrice de 365 degrés (D’amour), traduction poétique de ses réflexions, soit autant d’histoires qui documentent les multiples facettes du lien à l’autre. En insérant des discussions SMS ou en incluant des lettres, elle aborde ainsi autant les interrogations des un·es et des autres sur la signification de l’amour que sur sa mise en pratique, la possibilité d’échapper à une histoire déséquilibrée, ou encore les lieux d’où l’amour est absent. Avec pour objectif, in fine, de réenchanter le sentiment amoureux. 

Pour finir, peut-on penser un amour synthétique ? Vincent Muller a quant à lui suivi des « doll lovers » pendant près d’un an, c’est-à-dire des hommes qui ont « adopté » une poupée, et la considèrent comme un être vivant, la font parler, la mettent en scène, inventent pour elle des scénarios. Derrière ces profils, contrairement à ce que l’on pourrait présumer, rien d’indique une inadaptation sociale ou encore un célibat difficile. Les poupées ne sont pas non plus employées comme un substitut sexuel. D’après l’écrivaine et anthropologue Agnès Giard, cette pratique intervient comme un refus de reproduire la « comédie sociale », puisque leurs propriétaires ne seraient plus contraints de performer leur virilité.

© Pixy Liao
© Nan Goldin
© Julie De Sousa
© Nobuyoshi Araki
© Pixy Liao
© Ward Long
© Vincent Muller
© Vincent Muller
À lire aussi
« Love Songs » à la MEP : offrez-vous une ballade dans l’intimité des photographes
© Nan Goldin
« Love Songs » à la MEP : offrez-vous une ballade dans l’intimité des photographes
À la MEP, jusqu’au 21 août, les plus grands photographes des 20e et 21e siècles nous chantent l’amour…
31 mars 2022   •  
Écrit par Anaïs Viand
Le voyage antique de Létizia Le Fur à la Galerie Laure Roynette
Le voyage antique de Létizia Le Fur à la Galerie Laure Roynette
Jusqu’au 17 juillet, Létizia Le Fur expose « L’âge d’or » à la Galerie Laure Roynette – le second chapitre de son travail au long…
04 juin 2021   •  
Écrit par Finley Cutts
« Je me demande pourquoi elles m’ont choisi moi. J’étais si manifestement masculin »
« Je me demande pourquoi elles m’ont choisi moi. J’étais si manifestement masculin »
À la recherche d’un logement, Ward Long, photographe américain, emménage avec cinq femmes, dans une maison de Californie. Un…
23 février 2021   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Contenu sensible
Sub : Jean-Christian Bourcart et Momo Okabe au cœur de la nouvelle collection Fisheye !
Ilmatar © Momo Okabe
Sub : Jean-Christian Bourcart et Momo Okabe au cœur de la nouvelle collection Fisheye !
Fisheye Editions lance, cette semaine, une nouvelle collection nommée Sub. Une collection d’ouvrages dédiée à des séries existantes…
03 juillet 2023   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Mon CRS de Marc Martin : « ma vision de l'enfance colle à celle du train de nuit qui file dans le noir »
« Mon CRS » © Marc Martin
Mon CRS de Marc Martin : « ma vision de l’enfance colle à celle du train de nuit qui file dans le noir »
Véritable pied de nez à la police des mœurs de l’époque, Mon CRS évoque une histoire d’amour entre un CRS et un·e chanteuse non-binaire….
11 juillet 2023   •  
Écrit par Milena III
Julie de Sousa capture les étreintes des couples polyamoureux
Julie de Sousa capture les étreintes des couples polyamoureux
Dans Nouvelles amours, Julie De Sousa photographie des relations atypiques, et des corps qui s’enlacent. Une invitation à découvrir une…
23 mars 2021   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Pixy Liao : la dualité amoureuse au seuil de l’absurde
© Pixy Liao
Pixy Liao : la dualité amoureuse au seuil de l’absurde
Jusqu’au 9 juillet, le Centre pour la photographie contemporaine (CCP) de Melbourne consacre une exposition à Pixy Liao, qui explore dans…
02 mai 2023   •  
Écrit par Léa Boisset
Alice Khol : « Il est temps de réenchanter l’amour »
Alice Khol : « Il est temps de réenchanter l’amour »
L’amour ? Un vaste sujet. Alice Khol, une photographe française de 38 ans installée à Bruxelles, a choisi de l’étudier à travers les mots…
01 avril 2020   •  
Écrit par Anaïs Viand
Des poupées et des hommes
Des poupées et des hommes
En France, plus de 4 000 personnes vivent avec des poupées de silicone grandeur nature. Pour comprendre ce phénomène, le photographe…
28 mars 2019   •  
Écrit par Fisheye Magazine

Explorez
Les coups de cœur #581 : Angèle Antonot et Selma Beaufils
© Selma Beaufils
Les coups de cœur #581 : Angèle Antonot et Selma Beaufils
Selma Beaufils et Angèle Antonot, nos coups de cœur de cette semaine, s’inspirent de l’aspect cinématographique du quotidien. Toutes deux...
27 avril 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Les images de la semaine du 20 avril 2026 : décomposer pour redécouvrir
© Helena Almeida sans titre, 1975 Fundació Foto Colectania.
Les images de la semaine du 20 avril 2026 : décomposer pour redécouvrir
C’est l’heure du récap ! Cette semaine, nous décomposons les images pour découvrir les processus créatifs qui se cachent derrière ce que...
26 avril 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Diseños habitados au Château d'Eau : dans le dessin, le dessein
© Helena Almeida sans titre, 2001 Fundació Foto Colectania.
Diseños habitados au Château d’Eau : dans le dessin, le dessein
Jusqu’au 23 août 2026, la Tour du Château d'Eau accueille Diseños habitados, une exposition en collaboration avec le Fundació Foto...
24 avril 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Les coups de cœur #580 :  Lili Leboch et Adèle Berthelin
© Adèle Berthelin
Les coups de cœur #580 : Lili Leboch et Adèle Berthelin
Cette semaine, Lili Leboch et Adèle Berthelin, nos coups de cœur, révèlent ce qui gravite autour d'elles, ou ce qui vit aux marges....
20 avril 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Art et Patrimoine en Perche 2026 dévoile un parcours peuplé de légendes
Strange Place for Sunrise #04 © Dana Cojbuc
Art et Patrimoine en Perche 2026 dévoile un parcours peuplé de légendes
Le parcours Art et Patrimoine en Perche revient pour une 7e édition. Jusqu’au 14 juin 2026, quinze lieux d’exception présentent des...
08 mai 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Laurent Lafolie : la matière et le désir
BLANK, œuvres uniques. 15 images 180 × 225 cm, gravure laser sur carton gris recyclé. © Laurent Lafolie
Laurent Lafolie : la matière et le désir
Artiste auteur, maître tireur et enseignant, Laurent Lafolie explore les limites de la matérialité photographique. Dans son atelier, il...
07 mai 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
La sélection Instagram #555 : manifestons !
© satch3l__ / Instagram
La sélection Instagram #555 : manifestons !
Ce jeudi 1er mai, manifestants et manifestantes élevaient leur voix pour revendiquer leurs droits en cette fête des travailleur·euses....
05 mai 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Robert Charles Mann : l’odyssée d’un maître de la lumière et du son
© Robert Charles Mann, courtesy Galerie Capazza
Robert Charles Mann : l’odyssée d’un maître de la lumière et du son
Le Domaine national de Chambord nous invite, jusqu’au 21 juin 2026, à une plongée dans l’univers de Robert Charles Mann. SOLARIS est bien...
04 mai 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche