Diseños habitados au Château d’Eau : dans le dessin, le dessein

24 avril 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Diseños habitados au Château d'Eau : dans le dessin, le dessein
© Helena Almeida sans titre, 2001 Fundació Foto Colectania.
enfant dans un champ de jonquilles
© Anne Desplantez

Jusqu’au 23 août 2026, la Tour du Château d’Eau accueille Diseños habitados, une exposition en collaboration avec la Fundació Foto Colectania mettant en regard les travaux d’Helena Almeida et de Chema Madoz. Deux mondes artistiques divers qui, une fois réunis, se lient dans leur rapport commun au geste photographique. Un voyage dans le laboratoire de leurs images.

Arrivée dans la ville rose pour l’inauguration de l’exposition, j’arborai un franc sourire à la découverte des espaces rénovés du Château d’Eau. Un lieu qui m’avait déjà marquée quelques années auparavant, et qui encore aujourd’hui m’accueillait sous une programmation enthousiasmante. Dès l’entrée dans la galerie, le travail d’Anne Desplantez se présente à nous et l’on y perçoit d’emblée une grande bienveillance à l’égard des sujets et collaborateur·rices avec qui elle a « coconstruit » ce projet. Dans ce dernier, baptisé Parce que.ici (présentée jusqu’au 24 mai 2026), la photographe s’est rendue pendant plusieurs années dans le village du Sarthé, un foyer à ciel ouvert accueillant 29 enfants. Ce hameau, où une quarantaine d’adultes les accompagnent au quotidien, fonctionne comme un endroit à part : des chambres individuelles et des lieux collectifs permettent de se retrouver, une école est intégrée et les lieux sont bordés d’une immense forêt, un véritable terrain de jeu pour les enfants. Pendant quatre ans, Anne Desplantez y retourne, tisse des liens, prend le temps de construire avec les enfants. Très vite, l’image devient un moyen de raconter leur identité. Des questions émergent : quelle place occupe-t-on au sein du groupe ? En cherche-t-on une ? La choisit-on ? Les coulisses de ce travail sont apposées dans des carnets, sortes de journaux de bord où s’entremêlent pensées, intentions et esquisses. Une manière de rendre visible le processus, autant que les images elles-mêmes. Peu à peu se dessine une forme d’album de famille recomposée où l’image agit comme un moyen de faire lien, de se soutenir et de s’écouter.

Fil Image d'Helena Almeida
© Helena Almeida. Dias quasi tranquilos, 1981 Fundació Foto Colectania.
Image d'Helena Almeida
© Helena Almeida. Dias quasi tranquilos, 1983 Fundació Foto Colectania.

De l’ébauche à l’image

Lancé·es dans notre ronde des lieux, nous sommes guidé·es par les éclairages esthétiques et contextuels du commissaire Pepe Font de Mora, ancien directeur de la Fundació Foto Colectania à Barcelone. Nous entrons dans la Tour, et découvrons Diseños habitados, qui opère un tournant, non plus vers le collectif, mais vers l’origine du geste artistique. Ici, le terme espagnol diseño renvoie moins au design (sa traduction française) qu’au dessin (dibujo en espagnol), entendu comme une ébauche, un outil de pensée. Et pour insister sur cet aspect, les croquis sont présentés au mur comme des œuvres à part entière. Ils donnent accès à cette phase invisible du travail, celle où tout bouillonne encore.

Le parcours débute avec Helena Almeida (1934-2018), figure majeure de la photographie portugaise. Ses images où elle se met en scène, s’élançant dans l’espace nous sont dévoilées de façon circulaire au sein de la Tour, telle une chorégraphie symbolique. Depuis ses premières peintures sur images dans les années 1970, l’artiste n’a « cessé de transgresser les cadres, plaçant son propre corps au centre de son travail », explique Pepe Font de Mora. Associée au body art, à la performance ou encore à la danse, elle revendiquait pour autant une totale liberté vis-à-vis de ces catégories. « Mon corps est mon œuvre, mon œuvre est mon corps », affirmait-elle. Une phrase offrant une clef de lecture à ce travail protéiforme, quasi inclassable. « Ce qui l’intéressait, c’était davantage l’empreinte physique de l’image que l’action », ajoute le commissaire. Elle souhaitait ainsi fixer ses performances, les rendre tangibles par la photographie, une manière d’inscrire son corps dans le temps.

Au fil du geste

Le parcours se poursuit avec Chema Madoz, grand photographe madrilène des années 1980, dont les premières images révèlent davantage de la photographie de rue que des natures mortes. Il capte dans des scènes du quotidien des anomalies soudaines. En émane un humour discret, une sorte de décalage dans un monde de faux-semblants. « Ses créations fonctionnent comme de petits récits dans lesquels le spectateur reconnaît des codes, des références, ce qui crée une forme de familiarité avec le sujet« , nous expliquent Pepe Font de Mora. Puis le travail devient plus formel, plus construit. Les objets sont créés pour faire des images, pensés dans les moindres détails, et les compositions gagnent en précision. Une forme de rituel artistique émerge : « il travaille avec beaucoup de lenteur, car tout un monde d’objets doit se mettre en place », insiste-t-il.

Au sous-sol, les formats s’élargissent, l’échelle change et l’impact avec. Un espace central réunit deux films documentaires consacrés aux artistes. Et puis, dans tout cela, un fil, au sens propre comme au figuré, traverse les cimaises. Chez Helena Almeida, il apparaît dès les premières images, c’est une sorte de fil de fer tiré par les doigts d’une femme. Chez Chema Madoz, il se transforme, est entouré de gouttes d’eau. Ce fil relie les deux pratiques, et même celle d’Anne Desplantez, dans leur attention commune portée au geste, à la précision, à la lenteur. Il lie et nous indique que le résultat final se trouvait déjà dans le dessein originel.

Fil Image d'Helena Almeida
© Helena Almeida sans titre, 1975 Fundació Foto Colectania.
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