Éléa-Jeanne Schmitter en zone trouble

03 juin 2025   •  
Écrit par Milena III
Éléa-Jeanne Schmitter en zone trouble
© Éléa-Jeanne Schmitter
© Éléa-Jeanne Schmitter

Die Tore – en allemand, « les portes » – a été publié dans le livre On Death édité par Humble Arts Foundation et Kris Graves Projects, qui figure dans la collection du Guggenheim Museum et du MoMA.  Un projet puissant signé Éléa-Jeanne Schmitter, où l’intime tend vers le politique et où la photographie devient un passage entre les mondes.

Éléa-Jeanne Schmitter raconte son histoire au présent. Toute chose qui la traverse laisse en elle une empreinte durable. Elle grandit dans un village de 80 habitant·es en Picardie, dans une maison qui donne sur un cimetière. Elle y découvre la photographie, par ennui, par nécessité, pour faire exister autre chose. « J’apprends alors à aimer ces paysages redondants, biphasiques, de champs à perte de vue qui me servent de studios », relate-t-elle. Très tôt, elle sent que l’image peut dévoiler l’étrange et l’invisible, et toutes ces choses qui rôdent et qui ne se disent pas.

L’un de ses projets, mené en 2018, attire notre attention en particulier. Die Tore est une expérience visuelle, où chaque image, indépendante de l’autre, est une vision étrange et flottante, qui cherche à saisir une présence sans jamais y parvenir. Cette histoire, cependant, il lui serait impossible de la revivre au présent. Sept ans après, la plupart des souvenirs de cette période lui échappent, même. Comme si, par instinct de survie, son cerveau avait voulu la mettre à distance. « Je crois que ce projet a tenté de combler ce vide. Il a agi comme un écrin, et s’est presque fait contaminer par le besoin d’oublier », explique-t-elle. Oublier quoi ? « La croissance des tumeurs cérébrales de ma mère apparues en 2017, à laquelle ce travail répond visuellement », confie la photographe.

Chaque image, comme le titre allemand de l’œuvre le suggère, devient alors un franchissement, un seuil incertain. La série épouse le développement de la tumeur, dans sa logique invasive, floue, insaisissable. On comprend, dès lors, pourquoi les images de Die Tore semblent flotter hors du temps, sans narration linéaire. Ce sont, bien plutôt, des fragments : un scanner médical qui se transforme en gueule béante, des négatifs dans lesquels le ciel parait se fissurer, un lit défait, sans personne, des objets devenus des reliques, une mère qui regarde, et que l’on regarde en retour. Tout se tient entre deux états : un corps et une absence, un cri et un silence, une chose visible et un non-dit. 

© Éléa-Jeanne Schmitter
© Éléa-Jeanne Schmitter
© Éléa-Jeanne Schmitter

Une résonance contre le vide

Mais derrière la sidération, une colère sourde se fait entendre. Car cette tumeur aurait pu être évitée. En cause : un médicament hormonal dont les effets secondaires n’auraient pas été suffisamment étudiés chez les femmes. « Dans le milieu scientifique, leur corps est considéré comme trop complexe, variable, cyclique et donc coûterait trop cher pour servir de sujet-test dans l’élaboration de médicaments. Au nom d’une simplification dans les recherches pharmaceutiques, ils sont donc marginalisés. » Die Tore ouvre ainsi un sillon qui mènera vers 40 ans, 70 kg, une série qui dénonce le « data gap » médical. Ici, la photo est un lieu où l’intime ne se réduit pas à une sphère privée, mais devient un point de vue privilégié pour comprendre les violences invisibles qui nous traversent collectivement. « En explorant la maladie de ma mère, je ne traite pas uniquement d’une seule histoire, mais d’un phénomène où le corps devient un territoire assiégé, où la médecine, la science, la croyance et le mystère entrent en collision, prévient-elle. Dans cette idée de seuil, contenue dans le titre, les portes désignent aussi ces repères qui se dissolvent : le temps où la conscience trahit le corps, où l’esprit lutte pour maintenir des liens avec le réel alors même que celui-ci devient instable », poursuit-elle. 

Aujourd’hui, Éléa-Jeanne Schmitter fréquente les bancs de l’école Kourtrajmé, où l’importance est justement donnée au collectif, aux formes libres et au décloisonnement, ainsi qu’à l’accessibilité de l’art. « Cela nourrit mon envie de faire dialoguer mes projets avec des publics plus larges, et d’oser hybrider davantage l’image, l’objet et le récit », raconte-t-elle. Depuis ses premiers travaux, elle fait de l’image un territoire de résonance. Pour traverser, comme elle le dit elle-même, les épreuves les plus obscures ; pour répondre à ce qui nous est opaque dans ce monde, et « chercher, même dans l’invisible, des formes d’écho », conclut-elle.

© Éléa-Jeanne Schmitter
© Éléa-Jeanne Schmitter
© Éléa-Jeanne Schmitter
© Éléa-Jeanne Schmitter
© Éléa-Jeanne Schmitter
© Éléa-Jeanne Schmitter
À lire aussi
Pierre Rahier capture sa vallée et sa famille dans un mutisme tendre
© Pierre Rahier. Le silence de la vallée
Pierre Rahier capture sa vallée et sa famille dans un mutisme tendre
Depuis près de dix ans, à travers sa série Le Silence de la vallée, Pierre Rahier documente son environnement familial dans une vallée…
18 février 2025   •  
Écrit par Marie Baranger
Adrienn Józan et la maladie qui fit disparaître l’été
Adrienn Józan et la maladie qui fit disparaître l’été
Dans Summer Cancelled, la photographe Adrienn Józan relate son combat contre un lymphome. Faisant du rouge la couleur dominante de son…
29 mai 2023   •  
Écrit par Lou Tsatsas

Explorez
Caty Jan et Mat Jacob remportent le prix du Livre Robert Delpire 2026
Caty Jan, Chine, 1993 © Mat Jacob, Tendance Floue
Caty Jan et Mat Jacob remportent le prix du Livre Robert Delpire 2026
Pour sa deuxième édition, le prix du Livre Robert Delpire a récompensé le projet Caty, la vie, la mort, de Caty Jan et Mat Jacob....
05 octobre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Jaka Mojškerc : des déchirures comme des bouts de vie
© Jaka Mojškerc
Jaka Mojškerc : des déchirures comme des bouts de vie
À travers ses images et ses collages, Jaka Mojškerc construit de petites histoires d'un quotidien qui passe lentement dans la...
22 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
500 portes, neuf douches : l’étrange expérience de Suwa Shin
기다리는 여자 (Waitng Woman), Be Nu (累) © Suwa Shin
500 portes, neuf douches : l’étrange expérience de Suwa Shin
Pendant six mois, la photographe coréenne Suwa Shin a frappé à 500 portes de son immeuble pour poser une question pour le moins...
19 septembre 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
On Prom's Eve : Lucas Troadec raconte l'adolescence et son obsolescence
© Lucas Troadec
On Prom’s Eve : Lucas Troadec raconte l’adolescence et son obsolescence
Réalisée à Abu Dhabi, On Prom's Eve nous parle du passage à l'âge adulte dans un contexte géopolitique compliqué. Une série à retrouver...
17 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Paris Photo a dévoilé le programme de son édition 2026 !
© AFP (Agence France-Presse), Michel Morgan, Paris, France, 9 octobre 1946, 1946, Fisheye Gallery
Paris Photo a dévoilé le programme de son édition 2026 !
La 29e édition de Paris Photo se tiendra au Grand Palais du 12 au 15 novembre 2026. À cette occasion, les œuvres de 1260 artistes...
28 octobre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
visual residue : collages d’émotions
© unknwnrt
visual residue : collages d’émotions
Sur son compte Instagram, Zhenya publie des collages empreints d’une sombre poésie. Une collection de « résidus visuels » qui convoque...
21 octobre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
InCadaqués Festival : Julie Peiffer remporte le Premi Fotografia Femenina 2026
© Julie Peiffer
InCadaqués Festival : Julie Peiffer remporte le Premi Fotografia Femenina 2026
Le Premi Fotografia Femenina Fisheye x InCadaqués 2026 a récompensé Julie Peiffer pour Renversement, une série où la nature fragile...
10 octobre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Le Chant des villes : un urbain intime chez agnès b. 
© Alexandre Dupeyron
Le Chant des villes : un urbain intime chez agnès b. 
Jusqu’au 25 octobre 2026, la Galerie du Jour agnès b. présente Le Chant des villes, une exposition collective aux écritures contrastées...
09 octobre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas