Inuuteq Storch : une photographie inuit décoloniale

Inuuteq Storch : une photographie inuit décoloniale
Keepers of the Ocean © Inuuteq Storch
Main et glaciers
Keepers of the Ocean © Inuuteq Storch

Photographe inuit originaire de Sisimiut, Inuuteq Storch déconstruit les récits figés sur le Groenland à travers une œuvre sensible et décoloniale. Son exposition Gardiens de l’Océan, présentée au Bicolore – Maison du Danemark à Paris du 19 septembre au 23 novembre 2025, révèle la force intime et universelle de sa série Keepers of the Ocean.

Né en 1989 à Sisimiut, Inuuteq Storch appartient à cette génération d’artistes kalaallisut (groenlandais·es) qui revisitent leur identité en dehors du prisme colonial. Formé au Danemark et à New York, il a représenté le pays scandinave à la Biennale de Venise en 2024, y insufflant pour la première fois une véritable présence du Groenland dans le pavillon national. Photographe et conteur, il déploie une pratique qui oscille entre archives familiales, récits intimes et observations documentaires. Loin de la froide objectivité de l’ethnographie, il revendique un geste profondément subjectif : la photographie n’est jamais une fin, mais le prolongement d’une rencontre. Ce qui frappe d’abord dans son travail est son rapport au territoire. Les paysages arctiques, si souvent fétichisés par les regards occidentaux, deviennent sous son œil le théâtre d’histoires personnelles, de gestes quotidiens et de transmissions intergénérationnelles.

La monumentalité des glaces n’efface jamais les fragilités humaines qui l’habitent. Ses séries dévoilent l’intime avec force. L’image d’un repas partagé, d’un rideau entrouvert ou d’un vêtement posé sur une chaise acquiert la même intensité que celle d’un iceberg ou d’une banquise. Son usage de la photographie argentique témoigne d’une fidélité à la matérialité des images : grains appuyés, flous, surexpositions ou accidents visuels. Ce refus du poli numérique rejoint une démarche politique : travailler avec ce qui est à portée de main, se défaire de la perfection technique, affirmer l’humour et la spontanéité comme voies légitimes de création. Inuuteq Storch publie également ses images sous forme de livres, insistant sur l’accessibilité de ce support, plus proche des communautés et moins soumis aux logiques élitistes des musées. Là encore, le geste dépasse l’esthétique : il s’agit de revendiquer la circulation d’une parole Inuit par des canaux décolonisés. Ses œuvres abordent de front les blessures encore vives de l’histoire coloniale – tel le déplacement forcé de familles groenlandaises pour l’implantation de la base aérienne de Thulé en 1953 – mais elles échappent au registre du ressentiment. Plutôt qu’un réquisitoire, Inuuteq Storch compose des mosaïques sensibles où la mémoire s’articule avec le présent, et où la photographie devient un instrument d’appartenance et de réinvention.

Chien qui tire la laisse
Keepers of the Ocean © Inuuteq Storch
famille en promenade sur la neige
Keepers of the Ocean © Inuuteq Storch
Allongé sous le soleil
Keepers of the Ocean © Inuuteq Storch

Une méditation sur ce que signifie appartenir à un lieu

Présentée au Bicolore – Maison du Danemark à Paris, l’exposition Gardiens de l’Océan met en lumière plusieurs séries majeures du photographe groenlandais, dont Keepers of the Ocean (2022). Ce corpus constitue sans doute l’un des plus personnels de l’artiste, puisqu’il retourne à Sisimiut, sa ville natale. À travers des images aux plans serrés sur des matières telles que la peau, les cheveux, la neige ou la porcelaine, Inuuteq Storch esquisse un autoportrait fragmenté. Ici, l’intime est visible dans les détails : une fenêtre entrouverte derrière un rideau rouge et blanc, une nature morte de bibelots danois et inuit entremêlés, l’enseigne « Konditori » de la pâtisserie familiale. Ce qui pourrait sembler anodin se charge d’une densité affective et historique. Ce travail trouble les attentes : certaines images résistent à l’interprétation immédiate, invitant le·la spectateur·ice à ralentir. Le regard ne surplombe pas, il tâtonne, il partage. L’ambiguïté devient un mode de relation, comme si le photographe refusait la transparence totale pour préserver un espace de secret et d’autonomie. Dans Keepers of the Ocean, la dimension politique n’est jamais assénée : elle se glisse dans les plis des images, dans l’articulation subtile entre objets, visages et paysages. L’universalité naît de ces particularités : une table de fête à Sisimiut traduit la condition inuit contemporaine, par résonance. La série affirme que l’identité kalaallisut n’est pas un vestige figé, mais une réalité vivante, complexe, ouverte aux dialogues sans se laisser réduire à l’exotisme.

En inscrivant ses proches, ses rues, ses attitudes dans l’histoire des images, Inuuteq Storch compose une archive du présent. Ses photographies deviennent des « gardiennes de l’océan » : elles veillent sur un monde menacé par le réchauffement climatique et par les récits simplificateurs venus de l’extérieur. Surtout, elles témoignent d’une joie persistante, d’une capacité à inventer des formes de vie et de beauté malgré la fragilité. En ce sens, Keepers of the Ocean n’est pas seulement un témoignage sur le Groenland, mais une méditation sur ce que signifie appartenir à un lieu, à une mémoire, à une communauté.

Portrait d'homme tatoué
Keepers of the Ocean © Inuuteq Storch
Portrait d'homme tatoué
Keepers of the Ocean © Inuuteq Storch
À lire aussi
Necromancer : Inuuteq Storch, mage noir au service des mythes groenlandais
© Inuuteq Storch
Necromancer : Inuuteq Storch, mage noir au service des mythes groenlandais
Dans Necromancer, un récit monochrome aux frontières du monde spirituel, Inuuteq Storch illustre les coutumes de ses ancêtres, tout en…
23 avril 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
« Keepers of the ocean » : flash d’intimité au cœur du Groenland
« Keepers of the ocean » : flash d’intimité au cœur du Groenland
Récit intime ancré dans les paysages froids de Sisimiut au Groenland, Keepers of the Ocean, livre d’Inuuteq Storch publié aux Éditions…
09 août 2022   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Dans l'œil de Lars Dyrendom : les ours polaires, victimes de la colonisation
© Lars Dyrendom, Polar Bear (2024) / Courtesy of Circulation(s)
Dans l’œil de Lars Dyrendom : les ours polaires, victimes de la colonisation
Né au Danemark et résidant désormais en Suède, Lars Dyrendom se concentre sur les rapports des humains à leur environnement. Polar Bear…
06 mai 2024   •  
Écrit par Milena III

Explorez
Festival Mondes en commun 2026 ou les empreintes en repères
© Yasmina Benabderrahmane
Festival Mondes en commun 2026 ou les empreintes en repères
Pour la 3e édition du festival Mondes en commun du musée départemental Albert-Kahn, ce sont onze photographes qui déploient leurs œuvres...
30 mai 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
BMW ART MAKERS : les vitraux organiques de Lara Tabet et Yasmine Chemali
Les Aygalades (détail), Bactériographie, impression UV sur verre, 2026 © Lara Tabet / BMW ART MAKERS
BMW ART MAKERS : les vitraux organiques de Lara Tabet et Yasmine Chemali
Lauréates du programme de mécénat BMW ART MAKERS 2026, l’artiste Lara Tabet et la commissaire Yasmine Chemali explorent les eaux...
29 mai 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Les Rencontres de Niort 2026 : nos urgences contemporaines
Piton Carré, massif du Vignemale, 2021, série De glace © Grégoire Eloy
Les Rencontres de Niort 2026 : nos urgences contemporaines
Jusqu’au 31 mai 2026, les Rencontres de la jeune photographie internationale de Niort 2026 dévoilent leur nouvelle édition. Cette année...
20 mai 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Les images de la semaine du 4 mai 2026 : en immersion !
Missingu, œuvre évolutive. 50 à 450 tirages 25 × 20 cm sur papier washi kozo 1 g. Structures suspendues, exposition NÉO-ANALOG. © Laurent Lafolie
Les images de la semaine du 4 mai 2026 : en immersion !
C’est l’heure du récap ! Alors que les pellicules de nos smartphones se remplissent chaque jour d’innombrables images, les artistes de la...
13 mai 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Anna Leonte Loron réinvente les représentations des femmes à table
© Anna Leonte Loron
Anna Leonte Loron réinvente les représentations des femmes à table
Avec Les Femmes ont faim, la photographe Anna Leonte Loron explore les liens entre plaisir, alimentation et représentations féminines....
13 juin 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
Khames Alrefi, lauréat du Visa d’or humanitaire du CICR 2026 
Gaza City - Al-Tuffah Neighborhood © Khames Alrefi
Khames Alrefi, lauréat du Visa d’or humanitaire du CICR 2026 
Le photojournaliste Khames Alrefi reflète la destruction de Gaza à travers son projet Civilians: The First Victims. Ses images montrent...
12 juin 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
Boby s’empare de l’instax mini Evo Cinema™ et de l’instax Wide Evo™ !
© Boby
Boby s’empare de l’instax mini Evo Cinema™ et de l’instax Wide Evo™ !
Depuis les quatre coins de la planète, Boby a capturé des souvenirs instantanés à l’aide de deux boîtiers instax™ de la série Evo : le...
12 juin 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Hommage à Marie-Jo Lafontaine : du noir et blanc à l'éclat du monochrome
Marie-Jo Lafontaine © Département du Nord
Hommage à Marie-Jo Lafontaine : du noir et blanc à l’éclat du monochrome
Jusqu’au 27 septembre 2026, le musée de Flandre, à Cassel, consacre la rétrospective Tout ange est terrible à Marie-Jo Lafontaine....
12 juin 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche