Elise Jaunet : quand l’intime devient manifeste

01 novembre 2025   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Elise Jaunet : quand l’intime devient manifeste
© Elise Jaunet
Une femme nue et chauve portant un nez de clown et un serre-tête avec une frange intégrée.
© Elise Jaunet

À travers sa série Faire corps – Journal d’une métamorphose, l’artiste nantaise Elise Jaunet explore la traversée du cancer du sein comme une expérience à la fois intime et politique. Par la photographie, l’écriture et le collage, elle transforme cette épreuve en un acte de création, et le corps meurtri en un territoire de reconquête.

Octobre rose touche à sa fin et il est plus qu’important de rappeler que la sensibilisation ne s’arrête pas au calendrier. Le cancer du sein s’inscrit dans des corps réels, creusés par la peur, la colère et les cicatrices. Avec Faire corps – Journal d’une métamorphose, Elise Jaunet redonne à cette réalité sa chair et sa voix. Quand elle apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein, l’artiste vient d’avoir 37 ans. Le confinement débute, tout se fige. « Dès le début, j’ai ressenti un puissant désir de transformation et un urgent besoin d’agir pour ne pas succomber à la paralysie, au choc, à l’effroi et pour ne pas laisser l’angoisse et l’anxiété devenir toutes puissantes et m’étouffer », se souvient-elle. À l’hôpital et chez elle, Elise Jaunet commence alors à photographier, presque frénétiquement, afin de rendre compte de la réalité. 

Dans cette série, l’artiste mêle photographie, collage, écriture et compose un journal visuel où le corps devient le témoin d’une transformation à la fois physique et symbolique, de la dépossession à la reconquête. Le noir et blanc y domine, comme un refuge. « C’est ce qui me convient le plus pour exprimer mes émotions. Il permet de recentrer le regard sur les courbes, la géométrie, de gommer les détails et de placer le récit hors du temps », précise-t-elle. Il y a ce collage d’un corps rapiécé, métaphore de la lente reconstruction, mais aussi des paysages flous, qui traduisent l’incertitude. Puis, dans un autoportrait marquant, celui du clown, elle dénonce avec ironie le diktat de la féminité imposée aux femmes malades. « Quand j’ai perdu mes cheveux, je n’ai pas souhaité porter de perruque. Pour être remboursée d’un foulard, je devais obligatoirement acheter un serre-tête avec une mèche de cheveux, pour “faire comme si de rien n’était”. J’ai été très en colère. C’était encore une manière d’invisibiliser le cancer », signale-t-elle. Son travail, à la croisée du documentaire et de l’intime, explore cette frontière poreuse entre regard sur soi et regard sur le monde. « On observe toujours la réalité à travers nos filtres. Pour moi, témoigner du cancer ne pouvait se faire qu’à travers ce double mouvement extérieur-intérieur. »

des oiseaux sur un câble électrique
© Elise Jaunet
Autoportrait d'une femme atteinte d'un cancer du sein. Elle est nue et son crâne est rasé.
© Elise Jaunet
Dessin d'un enfant représentant ses parents et lui
© Elise Jaunet

Un corps politique

« Montrer un corps en métamorphose, c’est une manière d’incarner la maladie », affirme Elise Jaunet. Dans une société qui préfère la pudeur à la réalité, son geste devient politique. L’artiste refuse le récit héroïque du « combat » ou les images souvent aseptisées d’Octobre rose. Son corps malade n’est ni lisse ni glamour. Il est humain. « Représenter un corps féminin dépourvu d’érotisme, oser la vulnérabilité, c’est politique. Et c’est aussi un message : vous n’êtes pas seul·es. N’ayons pas honte. » Sophie Calle, Frida Kahlo, Annie Ernaux, Andrée Chedid ou encore Clara Ysé… Les nombreuses références d’Elise Jaunet résonnent ici comme des présences sororales. Comme elles, elle puise dans l’intime pour questionner le politique, dans la douleur pour en extraire du sens. L’art devient un espace d’insurrection et de réparation, où le geste photographique se fait à la fois acte de soin et de révolte.

Mais Faire corps n’est pas seulement un cri de colère. C’est aussi un long travail de réconciliation. La série dessine la lente reconstruction d’un corps blessé. « La photographie m’a permis de redevenir sujet de mon histoire, de retrouver une forme de pouvoir sur ma situation », déclare-t-elle. À travers l’objectif, elle apprend à se revoir, à se reconnaître, à « faire corps » au sens propre et figuré, sans aucune limite. « Tous les moyens étaient bons tant qu’ils servaient le propos et que je suivais la maxime de Virginie Despentes  : “Le courage d’être sincère” », confie Elise Jaunet. Cette métamorphose, elle la raconte sans pathos, dans une tonalité aussi pudique que frontale. En citant Audre Lorde, l’artiste rappelle ce qui anime sa démarche : « Je n’ai aucune envie que ma colère, ma douleur et ma peur du cancer se fossilisent en un nouveau silence au point de me priver des forces qui peuvent jaillir de l’expérience une fois celle-ci admise et analysée. » En transformant le silence en image, en parole et en acte, Elise Jaunet métamorphose l’intime en forme de résistance, et c’est bien là où réside toute la force de son travail.

Des arbres flous
© Elise Jaunet
collage entre un buste et un texte
© Elise Jaunet
Des pieds et des cheveux coupés sur le sol
© Elise Jaunet
Sorte de double exposition entre la mer et une femme nue recroquevillée
© Elise Jaunet
À lire aussi
Behind the Plants : l’usine à cancer des États-Unis
© Wayan Barre
Behind the Plants : l’usine à cancer des États-Unis
La Louisiane, une région occupée par des dizaines d’usines pétrochimiques, possède l’un des taux les plus élevés de cancer et de maladies…
22 mai 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Kimbra Audrey met à nu le cancer du sein
© Kimbra Audrey
Kimbra Audrey met à nu le cancer du sein
Kimbra Audrey est une artiste américaine qui vit à Paris. Dans son regard, faire le portrait d’elle-même devient une manière de redéfinir…
07 juin 2024   •  
Écrit par Milena III
Dans l’œil de Wayan Barre : chez les habitant·es de la vallée du cancer
© Wayan Barre
Dans l’œil de Wayan Barre : chez les habitant·es de la vallée du cancer
Cette semaine, plongée dans l’œil de Wayan Barre. Installé depuis plusieurs années en Louisiane, le photographe français s’est intéressé…
03 juin 2024   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Explorez
Rencontres d'Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
Dana Steichen, M. Steichen est surpris par Mme Steichen en train de croiser un delphinium blanc avec un delphinium violet foncé afin d'augmenter la taille des fleurs de la variété blanche, Umpawaug Farm, Connecticut, États-Unis, 1938 Collection Spuerkeess. © 2026 The Estate of Edward Steichen / Artists Rights Society (ARS), New York.
Rencontres d’Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
La semaine d'ouverture vient de se clôturer, mais le festival, quant à lui, sera bien présent tout l'été, et ce, jusqu'au 4 octobre...
13 juillet 2026   •  
Mallory Lowe Mpoka élue lauréate du prix de la photo Madame Figaro
© Mallory Lowe Mpoka, In the Weft of Memory [Dans la trame de la mémoire] (détail), Musée des Beaux-Arts du Canada, Ottawa, 2025, tissage jacquard et perles de verre Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Mallory Lowe Mpoka élue lauréate du prix de la photo Madame Figaro
Le prix de la photo Madame Figaro, dédié aux femmes photographes émergentes, soutenu par Kering, a récompensé, à l’occasion des...
11 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Le prix Dior de la photographie attribué à Akari Takenobu
Threshold © Akari Takenobu, pour Christian Dior Parfums
Le prix Dior de la photographie attribué à Akari Takenobu
Initié en 2018 par Christian Dior Parfums, en partenariat avec LUMA Arles et l’École nationale supérieure de la photographie (ENSP) le...
10 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Émotions et mémoire brute à la Fisheye Gallery d’Arles
© Li Hui
Émotions et mémoire brute à la Fisheye Gallery d’Arles
Cet été, la Fisheye Gallery, rouvre ses portes à Arles, avec deux expositions sous le commissariat de Tess Druot. La première réunit...
09 juillet 2026   •  
Écrit par Deng Qiwen
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Rencontre avec Véronique Souben, directrice de l’ENSP, et Salomé Gaëta, ancienne élève
[Helio 7], 2026. © Salomé Gaëta
Rencontre avec Véronique Souben, directrice de l’ENSP, et Salomé Gaëta, ancienne élève
Véritable institution au cœur des Rencontres d’Arles, l’École nationale supérieure de la photographie cultive une approche singulière de...
25 juillet 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Jérôme Clément-Wilz et la caméra comme preuve
Visuels du film Ceci est mon corps. © Jérôme Clément-Wilz
Jérôme Clément-Wilz et la caméra comme preuve
Documentariste du regard situé, Jérôme Clément-Wilz filme depuis des années ce que la société préfère exotiser, ostraciser, taire ou...
24 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Bertien van Manen : étendre les contours de la société
© Bertien van Manen, Works "Ljalja, Odessa", 1991 Série / From the series : Let's sit down before we go / Courtesy of Stichting Bertien van Manen.
Bertien van Manen : étendre les contours de la société
Dans le cadre du Grand Arles Express, le Centre de la photographie de Mougins consacre une dense exposition à Bertien van Manen. Une...
23 juillet 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Fragile beauté, une exposition à la sensibilité débordante 
©Ryan-McGinley-Dakota-Hair
Fragile beauté, une exposition à la sensibilité débordante 
Jusqu'au 27 septembre, le Jeu de Paume ouvre ses portes à la collection de Sir Elton John et David Furnish. L'exposition, intitulée...
21 juillet 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA